Liban

La corruption de la mémoire

En toute liberté
Fady NOUN | OLJ
13/04/2019

Les « racines historiques » du Liban sont « de nature religieuse », constate Jean-Paul II dans son exhortation Une espérance pour le Liban (1997). Cette vérité est le lieu magnétique vers lequel, à chaque fois, nous devons ramener l’aiguille de la mémoire. Dans son exhortation, le grand pape écrit : « Et c’est précisément en raison de ces racines religieuses de l’identité nationale et politique libanaise que, après les dures années de la guerre, on a voulu et pu mettre en route une Assemblée synodale (…). En collaborant avec tous leurs compatriotes, les catholiques sont particulièrement appelés à servir le bien commun de la cité terrestre en tirant de la foi leur inspiration et les principes fondamentaux pour la vie en société. »

En somme, les « racines religieuses » du Liban sont un engagement de responsabilité. Regardons les choses en face : nous n’avons toujours pas réussi à consolider une nation, que pourtant nos aïeux ont cherchée et voulue des siècles durant, et que le démantèlement de l’Empire ottoman nous a donné l’unique occasion d’édifier, en nous en octroyant le territoire.Dans son discours de la Saint-Joseph, le recteur Salim Daccache rapporte un conte chinois qui dit ce qui suit : « Si vous voulez détruire un pays, inutile de lui faire une guerre sanglante, assura un jour, un conseiller à l’empereur de Chine. Il suffit de détruire son système d’éducation et de généraliser la corruption. Vingt ans plus tard, vous aurez un pays constitué d’ignorants et dirigé par des voleurs. »

En sommes-nous là ? Certains n’hésitent pas à répondre « oui ». Pour sa part, le P. Daccache part de ce conte pour affirmer explicitement que « Vivre ensemble, c’est produire du politique, c’est-à-dire faire apparaître quelque part le corps d’une cité, un corps vivant, même s’il s’avère fragile et peut tomber malade (…). La corruption serait alors à mettre en rapport avec l’oubli progressif des principes fondateurs et moraux de la part des jeunes générations et des moins jeunes qui finissent par ne plus se souvenir de l’ordonnancement premier de la cité qui en garantit la stabilité et la durabilité. »

Dans les deux passages de son discours, le Père Daccache parle du danger d’un évanouissement, d’une corruption de la mémoire d’une nation ou de ses générations montantes, par une corruption de son système éducatif. C’est donc tout un système de transmission de la mémoire qui est pris en défaut.Avant même de l’être dans la fonction publique, le grand ménage doit commencer dans les écoles et les universités. Il faut mettre un terme aussi bien au trafic de diplômes qu’à la paresse intellectuelle que nous manifestons à rédiger notre livre d’histoire (et d’histoires). Il nous faut donc reprendre à zéro le travail et lutter contre tout genre de corruption, à commencer par celle de notre mémoire.

Le Liban peine et tarde à s’identifier, sous l’effet désintégrateur des allégeances étrangères de ses communautés, les unes insatisfaites de sa géographie, les autres de sa culture, les troisièmes contentes de l’avoir, mais incapables de le conserver. Étant entendu par ailleurs que le régime d’un État voisin a mis cinquante ans pour admettre que nous avons une histoire et une « personnalité de base » distinctes de la sienne, et fait toujours de tout pour que nous-mêmes continuions à en douter. C’est même peut-être l’une des raisons pour lesquelles il n’a pas de problème à redistribuer sa population sur son territoire, en en laissant une partie chez nous, où il se considère toujours « chez lui ».

À l’heure où nous luttons contre la dette publique, à l’heure où cette dette augmente de 6 millions de dollars par jour, la lutte contre la corruption de notre mémoire n’en revêt que plus d’importance. Elle aussi est menacée par une amnésie qui s’approfondit avec le temps et pousse toute une jeunesse au dégoût et au désespoir.

Et en attendant le redressement, préservons de toutes nos forces ce pays physiquement menacé par les carrières, les dépotoirs et un urbanisme aussi sauvage que laid. Nous en avons pollué et déformé nos côtes. Empêchons au moins nos sommets d’être transformés en hôtels ou en cimenteries. Aucun prétexte ne doit nous faire changer d’avis. Toutes les cimes du Liban doivent être déclarées zones protégées, réserves naturelles ; toutes doivent rester des emblèmes de cette aspiration à l’innocence, à la pureté et à un contact direct avec la beauté et le mystère de l’infinie semence étoilée.

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C. F. /////////////////////////////

...""Avant même de l’être dans la fonction publique, le grand ménage doit commencer dans les écoles et les universités.""

Et surtout dans ""certaine"" presse qu'elle soit écrite ou audiovisuelle. Que d’articles, d’éditoriaux de complaisance ! Chaque parti a son organe de presse. Nous n’aurons jamais la même mémoire… Même les colloques universitaires sont parfois l’occasion pour réhabiliter certains chefs de guerre au passé bien documenté…
M. Noun, pourquoi la rubrique ‘’En toute liberté’’ se fait rare. Ne croyez pas tant à : ""Faites-vous rare, on vous aimera"". Cet adage est faux…

Marionet

Excellent! Et oui, l'écologie est aussi un geste politique.

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