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Culture

Ils sont venus, ils sont tous là pour Siham Nasser

Hommage

« La première peur est celle de parler », avait un jour confié Siham Nasser dans l’une de ses interviews. Femme de théâtre farouchement indépendante, elle a disparu en janvier dernier à l’âge de 69 ans, après une longue maladie, laissant derrière elle une vie de combat pour l’amour des planches. Aujourd’hui, ses élèves, ses amis, ses collègues, ses pairs, bref, les gens du théâtre parlent pour elle et lui rendent, à travers une cérémonie organisée par Zoukak, un salut et un hommage.

06/05/2019

Comme dans le bourdonnement et l’hyperactivité d’une fourmilière ou une ruche d’abeilles, ils sont tous au rendez-vous du souvenir et de la passion de la flaque de lumière. Une salle comble au Studio Zoukak pour celle qui fustigeait les mentalités libanaises et arabes pour leur manque d’intérêt pour le monde du théâtre. Siham Nasser, qui voulait qu’on fréquente plus assidûment les salles de spectacle que les restaurants, et qui a toute sa vie milité pour cette noble cause, a aujourd’hui, avec cette soirée exceptionnelle, des voix qui se joignent intimement, et en toute émulation, à son baroud d’honneur.

Pour celle qui officia en excellent pédagogue à l’Université libanaise et obtint en 1992 le premier prix pour sa pièce La poche secrète (une œuvre adaptée d’un roman de Rachid Boudjedra) au Festival international du Caire pour le théâtre expérimental, le verbe ici dans ses multiples composantes de témoignages, de saynètes et de discours imbibés de complicité a toutes les allures d’une joyeuse et sincère chronique post mortem... Avec la vie en continuité, comme une indéfectible chaîne de l’amitié…

En partage cette pensée du romancier et poète Arsène Houssaye : « Les morts ne meurent pas tout à fait pour ceux qu’ils ont aimés ou pour ceux qui les ont aimés. Comme le soleil qui vient de se coucher dans l’océan, ils répandent encore de vives lumières si on se tourne vers eux. Il semble que leur âme colore toujours les chers souvenirs comme le soleil disparu colore encore les nuages à l’horizon. »

Sous cette ombrelle romantique, retrouvailles des amis de la liberté, des fans du théâtre de l’absurde et de la musique aussi bien avec un grand M que celle arabe et populaire que la metteuse en scène affectionnait se sont concrétisées par un retentissant verre levé à l’entrée de la salle. Comme un rappel au bon souvenir de celle qui fut si intransigeante et scrupuleusement fidèle à son art.

À peine assis sur les sièges, une minute de standing ovation avec des applaudissements nourris devant une scène vide sauf une rotonde de fleurs comme une grande horloge étalée à même le sol. C’est Junaid Sarrieddine qui ouvre la ronde des souvenirs. Entre drôlerie et émotion, entre légèreté de ton et gravité des sentiments, il invoque et évoque la prof et l’amie d’une profession dure et rebelle car délaissée par un État qui brille par son absence…


Songes d’une vie

Comme pour s’introduire dans le songe d’une nuit, et pour prendre le relais, c’est la chanson d’Asmahan, suave mélodie pour une voix d’ange, qui inonde la pièce avec ses paroles douces pour un jardin qui a le profil d’un petit paradis… Se succèdent par la suite plus d’une quinzaine d’intervenants (jeunes et moins jeunes) avec des stations retraçant les moments forts d’un parcours humain, d’une carrière ardue et rebelle car soumise aux aléas et aux constants obstacles financiers…

Beethoven et ses trois coups du destin dans sa puissante houle orchestrale ; telle est l’illustration de Petra Serhal pour cerner l’amour de la musique qui a eu une part primordiale si ce n’est vitale dans l’existence de celle qui a toujours pressenti le rythme des mots et de la respiration pour une harmonie dramaturgique claire et cohérente.

Lecture sur un tempo teinté de tendresse et d’un certain esprit acide du texte de Kellon hawn (« Ils sont tous sont là ») par Maya Zbib plongée dans la pénombre et qui, tout en jouant de la modulation et du timbre de sa déclamation, en appelle à la douceur de vivre quand la vie est si cruelle et revêche.

Show amusant et bien ourdi à deux par Sandy Chamoun et Ziad Chakroub pour offrir à Siham Nasser une chanson de Billie Holiday aux tonalités rendues burlesques comme un rire étouffé pour mieux faire passer le courant d’une grande affection et d’une infinie gratitude et reconnaissance.

Touchant et amusant est ce petit sketch, avec la délicieuse maladresse des novices, pour savoir qui est Siham Nasser, conçu et interprété par trois jeunots apprentis comédiens de la troupe Zoukak.

Suit une projection des extraits des œuvres données par Siham Nasser sur un grand écran qui tapisse le fond de la scène ainsi que les multiples témoignages des collègues et artistes pour un film groupant la plupart des enseignants de l’UL dont Aida Sabra…

Au début de cet hommage, entre deux brins de causette sur le banc du hall d’entrée, Ali Chahrour est attrapé de justesse pour parler en termes chaleureux de Siham Nasser. L’élève face à sa prof disparue. En substance, le chorégraphe et danseur, deuxième prix L’OLJ-SGBL Génération Orient saison I, lance : « Siham était une prof dure, intransigeante, et n’acceptait de dégager de chacun que le meilleur. Les trois quarts des artistes libanais doivent beaucoup à cette fille de Baalbeck férue du théâtre de l’absurde. C’est elle qui m’a appris et encouragé à me jeter sur scène ! Et je dis bien me jeter ! C’est dommage qu’elle soit partie si tôt car elle préparait un fabuleux projet sur le Hamlet de Shakespeare… Mais on n’aura pas la chance de le voir ! »

C’est Walid Dakroub, chef du département du théâtre, du cinéma et de télévision de l’UL, qui annonce en derniers propos le projet de la création d’une salle aux beaux-arts de l’UL portant à jamais le nom de Siham Nasser. Bel éloge et blason pour une dame inflexible qui n’a juré, jusqu’au vertige, que par les feux de la rampe.

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