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Liban

« Nous habitons Tripoli depuis le temps des apôtres »

Communautés

Dans la capitale du Liban-Nord, le nombre d’habitants chrétiens ne cesse de baisser, mais leur présence est toujours aussi dynamique.

01/05/2019

Dans certains villages, même à majorité chrétienne, les fidèles peinent parfois à trouver suffisamment d’églises pour y faire le pèlerinage des sept églises du jeudi saint. Dans certaines villes, le pèlerinage se fait parfois en voiture, les églises étant trop distantes l’une de l’autre pour le faire à pied. Mais à Tripoli, capitale du Liban-Nord, les chrétiens ont l’embarras du choix ! Au cœur de la ville, huit églises s’enchaînent dans une même rue qui, sans surprise, porte le nom de la rue des Églises. En l’espace d’une heure – marche et récitation de prières brèves à l’intérieur de chaque église comprises – les chrétiens de Tripoli effectuent leur pèlerinage. Ils se rendent à l’église Saint-Maron, à l’église latine puis protestante, en passant par la cathédrale Saint-Michel des maronites, l’église Saint-Georges et l’église Saint-Nicolas des orthodoxes, l’église Saint-Joseph des syriaques-catholiques. Les plus pieux se recueillent aussi dans l’église de l’archevêché catholique, effectuant ainsi un pèlerinage de huit églises, au lieu de sept.


5 % de l’ensemble des habitants de la ville

Tous les dimanches, de nouveaux visages apparaissent sur les bancs de l’église Saint-Maron ou encore dans la file des fidèles se présentant devant les prêtres pour recevoir la communion. « Nous rencontrons des visages familiers, d’autres inconnus, qui viennent de Zghorta, du Koura ou encore du Akkar, pour célébrer la messe dominicale à Tripoli », affirme le père Joseph Farah, prêtre de la paroisse Saint-Maron de Tripoli et directeur du campus de Mejdlaya (Liban-Nord) de l’Université antonine, qui s’empresse de rappeler qu’avant la guerre civile, un bon nombre de Zghortiotes vivaient à Tripoli. Ces Zghortiotes ressentent toujours une grande nostalgie et un attachement à cette paroisse. Selon le père Farah, tous les vendredis saints de chaque année, l’église Saint-Maron, qui regroupe la plus grande paroisse de maronites à Tripoli, grouille de monde, de sorte que les fidèles rassemblés sur la place de l’église sont deux fois plus nombreux que ceux qui ont réussi à trouver une place à l’intérieur de l’église. « Il serait exagéré de lancer des chiffres importants à l’heure où le nombre des chrétiens à Tripoli, toutes confessions confondues, ne dépasse pas 5 % de l’ensemble des habitants de la ville », précise le prêtre maronite, selon lequel les chrétiens constituaient près de 45 % des habitants de la capitale du Liban-Nord avant la guerre civile de 1975. « À Tripoli, nous croyons fermement que la présence chrétienne est une présence de qualité », affirme-t-il, avant de poursuivre : « Nous ne disons pas cela parce que le nombre des chrétiens dans la ville est assez réduit. Nous avons toujours eu cette conviction, avec la même fermeté, à l’époque où ces derniers constituaient la moitié des habitants de la capitale du Nord. » « Non seulement nous sommes attachés à la présence chrétienne à Tripoli, mais les musulmans, habitants, figures politiques ou autorités religieuses, le sont autant que nous et même plus », affirme encore le père Farah. Pour le prêtre maronite, les musulmans tiennent à cette présence dans la ville, parce qu’elle garantit la diversité et l’ouverture, et qu’elle crée et maintient les ponts entre la ville et l’étranger.

Rami Hosni, ingénieur originaire d’el-Mina et membre actif du Mouvement de la jeunesse orthodoxe, abonde dans le même sens : « La présence des chrétiens dans la ville ne se fait pas sentir dans la pratique de la religion uniquement, mais également dans la vie culturelle, sociale et politique. » Il s’attarde longuement sur la dynamique créée par le Mouvement de la jeunesse orthodoxe dans tout Tripoli, mais surtout à el-Mina, où se trouve le plus grand nombre de grecs-orthodoxes. « Les membres de ce mouvement sont très actifs et très impliqués dans la ville. Ils organisent des événements de nature religieuse ou autres, lancent des initiatives », dit-il, avant de poursuivre : « C’est dans ce groupe que la plupart des jeunes font connaissance, là où les amitiés sont nouées et où la communauté se sent une. » « Cette communauté est toutefois loin d’être repliée sur elle-même, indique M. Hosni. Bien au contraire, le Mouvement de la jeunesse orthodoxe est très ouvert et entretient de très bonnes relations avec les autres groupes et associations musulmanes de la ville. » M. Hosni donne l’exemple de l’initiative lancée, chaque année, par ce mouvement et une autre association musulmane pour venir en aide aux enfants musulmans pendant le mois de ramadan.

Le père Farah avoue, non sans une pointe d’humour, que les grecs-orthodoxes de Tripoli entretiennent, depuis toujours, de meilleures relations que les maronites avec leurs voisins musulmans. « Cela remonte probablement au fait que les grecs-orthodoxes et les musulmans sunnites sont des habitants des villes et de la côte, et partagent par tradition un tempérament et des habitudes communes », explique-t-il. Mais les maronites ne sont pas en reste. « Ce sont les voisins musulmans de Saint-Maron qui m’ont appelé en premier un dimanche où nous n’avions pas pu sonner les cloches de l’église pour annoncer le début de la messe, parce que le mécanisme des cloches était tombé en panne », ajoute-t-il.



(Lire aussi : Armes tribales et rythmes primitifs pour le « Zambo » d’el-Mina)



Les chrétiens, garants de la diversité

Selon M. Hosni, vingt-cinq familles grecques-orthodoxes ont quitté el-Mina l’année dernière pour s’installer dans des régions voisines telles que Zghorta et Koura. Et au cours des dix dernières années, le nombre de familles grecques-orthodoxes à el-Mina est passé de près de 1 500 familles à 975.

Si tout le monde tient en effet tellement à la présence des chrétiens dans la ville, pourquoi leur nombre baisse-t-il continuellement ? « Avant la guerre de 1975, le nombre de chrétiens dans la ville était très élevé. La présence chrétienne à Tripoli remonte aux temps des apôtres, puisque l’apôtre Pierre est passé par le port de Tripoli et les franciscains, pour ne citer que cet exemple, fêteront bientôt l’anniversaire de leur présence à Tripoli depuis 1 500 ans déjà », rappelle le père Farah.

Mais pour le prêtre maronite, comme pour M. Hosni, la raison principale de la migration des chrétiens est d’ordre économique et touche l’ensemble des Tripolitains, de toutes les confessions. « Du fait du manque, voire de l’absence d’opportunités de travail à Tripoli, les jeunes quittent leur ville pour la capitale, ou quittent le Liban à la recherche d’un emploi », précise le père Farah.

Selon M. Hosni, les batailles violentes qui ont eu lieu ces dernières années entre les deux quartiers rivaux de Jabal Mohsen et Bab el-Tebbaneh constituent, aux yeux des jeunes, une raison de plus pour s’installer en dehors de Tripoli, dans les régions voisines. Cette baisse continue du nombre des chrétiens à Tripoli constituerait-elle une motivation pour les fidèles pour s’attacher davantage à leurs paroisses ? Le père Farah et M. Hosni acquièscent. « L’archevêché maronite de Tripoli a récemment décidé de désigner des prêtres relativement jeunes et dynamiques, puisque ces paroisses, surtout les plus actives d’entre elles, attirent des fidèles de toutes les régions et de toutes les tranches d’âge », dit le père Farah. Le prêtre indique que les maronites à Tripoli se répartissent entre cinq paroisses : celle de l’église Saint-Maron qui est la plus grande et la plus active ;

viennent ensuite, par ordre décroissant, les paroisses d’el-Mina, de Zahriyé, suivies de celles de Kobbé et Bab el-Tebbaneh, dont la présence est surtout symbolique. Les grecs-orthodoxes qui sont plus nombreux que les maronites sont, quant à eux, regroupés en deux paroisses. Ces deux paroisses comptent quatre églises : la cathédrale Saint-Georges et l’église Saint-Nicolas à Tripoli, et une autre cathédrale Saint-Georges et l’église Saint-Élie à el-Mina. Selon M. Hosni, la cathédrale Saint-Georges à el-Mina est aujourd’hui presque la seule au Liban qui continue à célébrer quotidiennement les offices du matin et du soir selon le rite byzantin, soit les matines et les vêpres. « Sans les chrétiens, Tripoli se replierait davantage sur elle-même, se tournerait encore plus vers l’extrémisme et perdrait à jamais ce qui reste de la richesse et la diversité qui la caractérisaient avant la guerre civile », conclut le père Farah.



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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

MICHEL ANTAR DONT JE NE SAIS LE DEGRE DE PARENTE AVEC MADAME OU MADEMOISELLE ORNELLA EST MON TRES ANCIEN ET ENCORE AMI... MON FRERE !

COURBAN Antoine

Nous savons, par les Livres Apocryphes, que l'apôtre Pierre, [ qui évangélisa la côte dans son périple jusqu'à Antioche et installa son compagnon Qwartos comme "surveillant/épiscope" de Beyrouth ], avait séjourné à Tripoli durant deux mois chez un certain Maro ou Maroun (Kyrios) .....
Quant aux Franciscains qui, selon cet article, fêteront 1500 ans de présence à Tripoli, ils n'existent que depuis le XIII° siècle (1210). On note leur présence dans cette localité en 1289 mais pas avant.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DANS LES ANNEES 50 EL MINA AVAIT UNE POPULATION DE 30.000.- HABITANTS DONT PLUS DE 70PCT ETAIENT DES CHRETIENS MAJORITAIREMENT ORTHODOXES. CHERCHEZ-LES AUJOURD,HUI POUR LA PLUPART EN AUSTRALIE PUIS AU CANADA ET AILLEURS.

Sarkis Serge Tateossian

Ce que je retiens dans cet article est le nombre décroissant des chretiens, (toutes confessions chrétiennes confondues).

Les années 50 me dit-on il y avait 50 % de chrétiens.

Il y à 10 ans à el-Mina le nombre des grecs-orthodoxes s'élevait à 1500 et aujourd'hui est de 950.

Que se passe-t-il pour que ce nombre des chrétiens baisse régulièrement et continuellement au fil des siècles ?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

OUI MAIS DANS LES ANNEES 50 LES CHRETIENS FAISAIENT LES 50PCT DES HABITANTS DE TRIPOLI. AUJOURD,HUI LEUR NOMBRE EST TRES TRES MINIME.

Marionet

Très bon reportage, peut-être que la journaliste aurait pu étendre son reportage à des représentants des autres communautés citées comme les grecs-orthodoxes et les sunnites mais l'idée est super bonne et c'est vraiment du journalisme de terrain.

Cadige William

Respect et admiration a l’encontre de ces chretiens tous rites confondus qui continuent a perpetrer les traditions et coutumes chretiennes vieilles de 1500 ans.
C est la diversite qui fait la richesse d’une communauté et le cas de Tripoli est un exemple de la bonne entente et des liens qui regissent les habitants de cette deuxieme ville du Liban.

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