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Culture

La femme arabe ? Plus Ulysse que Pénélope

Théâtre

« Ghalia’s Miles », création de la compagnie Zoukak, est une performance théâtrale qui redessine la cartographie du monde arabe.

27/03/2019

Ghalia’s Miles, la création théâtrale signée Maya Zbib et mise en scène par Omar Abi Azar, s’inscrit dans la lignée de tout le travail de la compagnie Zoukak, structure non hiérarchique qui, tout au long de ses 25 créations, s’est constamment efforcée d’aborder des thèmes variés comme le pouvoir et ses structures (politiques, sociales et religieuses), les reconstitutions, l’histoire, la mort, le genre et la sexualité, ainsi que l’enfance et la violence.


(Pour mémoire : Maya Zbib : « Réfléchir ensemble au milieu de l’écrasante ignorance de l’intolérance »)


Là où Éole l’emportera

Trois grandes clefs aident à la lecture de cette performance poétique et chargée de métaphores. Ghalia, personnage principal interprété par Rym Mroueh, représente cette jeunesse arabe pleine de fougue, d’ambition et d’espoir. Rien ne l’arrête dans son entreprise. Ceci est une première clef qui ouvre grande la porte vers les intentions de la pièce. Elle a à peine dix-sept printemps lorsqu’elle tombe enceinte d’un jeune Palestinien. C’est aussi la première métaphore à laquelle le public fait face : cette fusion charnelle entre les deux corps libanais et palestinien. Le problème de Ghalia n’est ni de se marier ni même d’aller à la recherche du compagnon qui l’a engrossée. Son objectif premier est de se créer une vie nouvelle et d’aller vers d’autres horizons qui lui offriront des aubes plus ensoleillées. La voilà partie sur les routes, vers l’inconnu, à destination de l’Europe. Dans un cadre grisâtre aéré par des sortes d’éoliennes qui rappellent sans aucun doute le dieu Éole, maître du vent – elles se chargeront d’ailleurs tout au long de la pièce d’exciter et d’apaiser les passions –, la musique composée par Layale Chaker et interprétée au violon, également par elle, ainsi que par Simona Abdallah aux percussions, ponctue l’aventure, donnant le tempo exact des grands moments du parcours.

Ghalia’s Miles est une épopée. Une odyssée où le chœur, tantôt en arrière-plan, tantôt au devant de la scène, change continuellement de coryphée (démocratie du groupe oblige). Il raconte Ghalia qui va de pays en pays, s’arrête, rencontre des personnes, surtout des femmes, et écoute leur malheurs. Elle représente la jeunesse, mais elle est surtout cette femme qui ré-écrit l’histoire. Elle est à l’écoute des autres et il s’agit là de sa plus grande qualité. Telle est la deuxième clef du récit. L’histoire du monde arabe sera certainement écrite à nouveau, par des femmes cette fois-ci.


« Èves » du monde arabe, rassemblez-vous

De la Syrie à l’Égypte, en passant par l’Irak ou la Libye, les femmes dans ces pays interpellent Ghalia avec leurs différents accents et lui parlent de leurs malheurs… Et le bébé de Ghalia grandit dans son ventre. Elle qui voulait s’en débarrasser au début décidera finalement de le garder. Voici certainement la clef finale de l’odyssée de Ghalia : pourquoi garde-t-elle le bébé ? Parce qu’elle va finir par aimer ces femmes, par s’identifier à elles et parce qu’elle porte en son sein, dans ses entrailles, tous leurs malheurs, leurs oppressions ou leurs humiliations. Tour à tour, jeune vierge effarouchée puis prostituée, elle va s’offrir aux hommes, croquant parfois la pomme interdite, comme son ancêtre Ève.

« Je ne suis plus Pénélope, tissant, dans l’attente de mon mari Ulysse qui revient d’un long voyage. Je suis moi-même Ulysse, le preux guerrier qui traversera les vents et les marées, qui défiera les vagues pour rentrer chez lui, voire en lui. » C’est ce que semble dire la jeune Ghalia.

Bien qu’elle dure deux heures – un défi en soi pour les comédiens, comédiennes et pour le public –, nul temps mort dans cette performance où l’écriture et le jeu de Lamia Abi Azar, Rym Mroueh, Junaid Sarieddine, Raeda Taha et Maya Zbib sont puissants comme un coup de poing. Seul point à déplorer, la fin demeure d’inégale force avec le déroulement de toute la pièce.

La production qui a été montée dans le cadre du projet « Cursed to Live in Interesting Times » avec Suite 42 et le Deutsches Schauspielhaus à Hambourg, et financée par le Fonds Doppelpass, a été développée entre 2014 et 2016 dans le cadre du projet « Nouvelles Écritures pour le théâtre » en collaboration avec le Royal Court Theatre et le British Council. Une première lecture en a été faite au Jerwood Theatre Downstairs du Royal Court puis lors du Festival international d’Édimbourgh en août 2017. Elle a atterri sur les planches de Zoukak à Beyrouth, et cela pour six représentations (jusqu’au 28 mars), avant de voyager à Hambourg où elle sera présentée les 4, 5 et 6 avril, puis au Tak Theatre à Berlin les 11 et 12 avril 2019.

* « Ghalia’s Miles », ce soir et demain encore à 20h30, au studio Zoukak de Beyrouth.


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