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Moyen Orient et Monde

Assad e(s)t le chaos

Commentaire
15/03/2019

Peut-on gagner une guerre contre son propre peuple ? Certains, beaucoup même aujourd’hui, semblent considérer que oui. Peu importe que l’on ait largement participé à la destruction de son propre pays, que l’on ait usé des pires moyens possibles et imaginables pour terroriser et tuer sa propre population, que l’on ait vendu sa souveraineté aux puissances étrangères, que l’on ait condamné plusieurs générations à vivre dans un perpétuel chaos, seule compte la victoire militaire, seule compte la survie du régime. « La guerre, c’est la guerre », répondent en chœur les défenseurs du régime syrien, et cette guerre-là, Bachar el-Assad l’a gagnée.

Il l’a gagnée grâce aux Russes et aux Iraniens, les nouveaux maîtres de la Syrie, en laissant les premiers bombarder intensivement les rebelles et les seconds importer des dizaines de milliers de combattants chiites venus du Liban, d’Irak, d’Afghanistan ou encore du Pakistan. Il l’a gagnée parce que les « Amis de la Syrie » ont abandonné un à un la rébellion, après avoir participé, pour certains d’entre eux, à sa radicalisation. Il l’a gagnée parce que l’État islamique, dont il a contribué au succès, a occupé le centre de la scène et détourné l’attention occidentale à un moment décisif du conflit. Il l’a enfin, et peut-être surtout, gagnée parce qu’il a été prêt à tout : à libérer les islamistes des prisons pour pouvoir ensuite se présenter comme la seule alternative au chaos ; à anéantir des quartiers entier ; à lâcher des barils de TNT sur les marchés aux heures de pointe ; à utiliser à plusieurs reprises des armes chimiques contre des civils ; à faire disparaître des centaines de milliers de personnes ; à faire fuir la moitié de sa population pour pouvoir rester au pouvoir… La liste pourrait encore être très longue. « Bachar a fait à son peuple ce que les Israéliens nous ont fait, sinon pire », nous confiait il y a peu l’ancienne diplomate palestinienne Leila Chahid.

Est-ce cela le moindre mal ? Mais comment cela pouvait-il être pire ? Les chiffres, qu’on a tant de fois mis en avant sans jamais réussir à leur donner réellement corps, parlent pourtant d’eux-mêmes : 500 000 morts (selon l’ONU), 6 millions de réfugiés, 6 millions de déplacés, des centaines de milliers de disparus. Et dans la même logique, le conflit syrien, c’est aussi un chaos ayant ouvert la porte à de multiples interventions étrangères, avec les risques que cela implique et ayant favorisé l’ascension des groupes jihadistes les plus puissants de l’histoire. Encore une fois, comment cela pouvait-il être pire ?

Les plus fervents partisans du régime célèbrent une victoire contre un grand complot mondial destiné à se débarrasser de ce qu’il considère être un pilier de l’anti-impérialisme, sans prendre conscience de l’absurdité de cette vision. Les proloyalistes, qui se considèrent tous spécialistes en géopolitique, se félicitent du maintien du régime au nom du réalisme et en comparaison à ce qui s’est passé dans les autres pays arabes où les dictateurs sont tombés. « Vous auriez voulu que la Syrie devienne une nouvelle Libye », répètent-ils à l’envi, en oubliant volontairement de préciser que la situation en Libye, bien que chaotique, demeure largement moins explosive qu’en Syrie.

Même si l’on oublie la morale, même si l’on oublie les droits de l’homme et les droits de la guerre, même si l’on considère, à raison, que le régime syrien n’a pas le monopole de la violence et de l’horreur ni en Syrie ni dans toute la région, comment peut-on considérer que son maintien puisse être une solution réaliste pour stabiliser le pays et gagner la paix ? « La Syrie est ruinée et va être un foyer permanent d’agitation pendant la prochaine décennie », nous confiait récemment un diplomate occidental sous couvert d’anonymat.

La reconstruction est estimée à 400 milliards de dollars. « Ni les Russes ni les Iraniens n’ont les moyens de payer la facture. Les Chinois ne sont pas prêts, pour l’instant, à prendre ce type de risque. Et pour nous, il est clair que la reconstruction ne peut être qu’une récompense », résumait la source occidentale. Les Américains font pression sur les pays du Golfe pour qu’ils gardent leur distance avec le régime. Les Israéliens font pression sur les Russes pour sortir les Iraniens de l’équation.

La guerre est presque terminée et résulte, pour l’heure, sur une division du pays en zones d’influence : une zone prorégime, une zone rebelle, une zone turque et une zone kurdo-américaine. Mais un autre bras de fer diplomatique et économique a déjà débuté dans lequel la normalisation des relations avec le régime est doublement liée à une transition de pouvoir et à un départ des forces iraniennes.

Bachar el-Assad l’a déjà prouvé à maintes reprises : il ne cédera rien. Les Iraniens ne le feront qu’en derniers recours, tandis que les Russes, malgré des déclarations positives, n’ont concrètement montré aucun signe susceptible de laisser penser qu’ils sont disposés à sérieusement négocier. L’issue de ce bras de fer devrait essentiellement dépendre de la détermination des Occidentaux. Seront-ils prêts, à moyen terme, à renouer avec un régime accusé de crimes contre l’humanité et qui est loin d’avoir été un allié fiable par le passé ? Seront-ils aveugles au point de considérer que le peuple syrien, qui a été violé, torturé, enlevé, gazé et tué, puisse accepter que tout redevienne comme avant, et même pire qu’avant, comme si de rien n’était ?



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Emmanuel Pezé

Parfaite analyse, juste de bout en bout. Bravo!

Hitti arlette

Vous avez omis, cher monsieur, de mentionner l'implication majeure , directe ou indirecte de l'Arabie et de la quasi totalité des états du golf dans la guerre en Syrie. Comment daech aurait pu survivre militairement durant des années de conflit sanglant sans financement ? Un financement provenant indubitablement d'amis appartenant à la même communauté . On ne peut en aucun cas de conflit accuser un protagoniste et faire l'autruche devant l'autre ,non moins coupable ?

carlos achkar

Tant que le régime des ASSAD va rester au pouvoir, le chaos va durer partout dans la région. C'est en tout cas ce que veulent les occidentaux et les Israéliens.

Amère Ri(s)que et péril.

Le problème étant mal posé à la base, il s'agira d'éviter de hurler avec les loups pour que la deception générée par un certain groupe ne finisse par déprimer une société à cran dans ses illusions maintenues,pour faute de reconnaissance de sa défaite militaire.

LA VERITE

Article effrayant de realite qui decrit sans nuances ou excuses la mort de 500000 opersonne et l'exode de millions pour qu'une famille n'accepte pas de quitter le pouvoir.
Pour aussi avoir eu sur le sol Syrien un ISIS terrifiant de cruaute au point que certain ont vu en Bachar un sauveur
Des leaders Africains ont ete envoye a la Haye pour bien moins que cela
Triste cauchemare qui ne finira pas de sitot pour tout le peuple Syrien

Salim Dahdah

Tous les libanais alliés du régime syrien devraient lire avec beaucoup d'attention cet article remarquable par son objectivité et les vérités qu'il relate dans son contenu...!
Ils devraient surtout arrêter de se gargariser des victoires utopiques de ce régime qui a tourné son dos impunément au respect des règles les plus élémentaires des droits de l'Homme, dans le seul but d'exécuter un cahier de charges régional que les Assad, père et fils, s'étaient engagés à réaliser il y a plus de quarante ans...
Ils devraient surtout avoir le courage de s'en détourner et de s'attacher à réhabiliter un Liban malade, pour qu'il reste indépendant, libre, souverain, et digne de cette image du rassemblement de la révolution du cèdre, qui a su se désolidariser de ce régime "sans foi ni loi"...!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

UNE ANALYSE TRES TRES OBJECTIVE ET QUI DIT TOUT COMME IL FAUT LE DIRE. BRAVO MONSIEUR SAMRANI !

Pierre Hadjigeorgiou

Excellent article qui reflète la situation telle qu'elle avec beaucoup d’objectivité. Il n'y a qu'un seul hic dans votre article et c'est au moment ou vous dite: "La guerre est presque terminée et...". Aussi triste que cela soit la guerre n'est pas presque terminée, elle n'est qu'a ses débuts. Tout comme la guerre chez nous, elle n'est toujours pas terminée car nous sommes passés de l’interventionnisme Syrien a celui des Iraniens. Je reviens aux paroles de feu Antoine Ayoub, ancien secrétaire général du parti Kataeb, lorsque les événements de 1974-75 commençaient a mener le pays vers un conflit ouvert: "Ils nous conduisent vers une guerre de cent ans". Il avait tristement raison... Mais on continue ... (Bachir)!

gaby sioufi

le clan assad ? pas besoin de revenir a le decrire.
par contre, le clan des moumanaistes - SURTOUT SURTOUT LIBANAIS- PRESQUE EXCLUSIVEMENT LIBANAIS - C A N'Y RIEN COMPRENDRE.

M'ENFIN IL Y A BIEN EU REVOLTE POPULAIRE A LA BASE , IL Y BIEN EU MASSACRES GENERALISES, IL Y A BIEN EU LE FAIT QUE N'ETAIT CE LES RUSSES LE RÉGIME SYRIEN AURAIT PERDU !
TENIR A CHACHER CES VERITES ON VEUT BIEN.
MAIS TENIR A GLORIFIER UNE VICTOIRE INEXISTANTE ?
C DU RIDICULE , DE LA BETISE .

Chucri Abboud

Il y a une pénurie de démocrates en Syrie , où le peuple n'est pas formé à la démocratie . Attendons que les poules aient des dents !

HABIBI FRANCAIS

Remarquable article qui montre la monstruosite sans nom du clan ASSAD qui a realise l exploit de rivaliser avec le nazisme afin de se maintenir au pouvoir quand d autres dictateurs en Tunisie ,Egypte ou Algerie ont decide de demissionner afin d eviter un bain de sang.

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