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Moyen Orient et Monde

En Irak, modérés et conservateurs iraniens s’accordent sur la même politique

Entretien express

Alex Vatanka, chercheur spécialiste de l’Iran au Middle East Institute, décrypte pour « L’OLJ » les tenants de la visite du président iranien à Bagdad.

12/03/2019

L’épisode, le mois dernier, de la démission refusée du ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, a mis au grand jour les dissensions existantes entre les deux branches exécutives de l’appareil d’État iranien. D’un côté le gouvernement du président modéré Hassan Rohani et de l’autre l’autorité du guide suprême, Ali Khamenei. Dans la résolution de cette mini-crise irano-iranienne, le président Rohani ainsi que le chef de la brigade al-Qods, chargée des opérations extérieures du corps des gardiens de la révolution, Kassem Soleimani, ont affirmé la même chose : c’est M. Zarif, et par extension le gouvernement iranien, qui dirige la politique étrangère iranienne. La visite de M. Rohani hier à Bagdad signifie-t-elle cela ? Alex Vatanka, chercheur au Middle East Institute et spécialiste de l’Iran, répond aux questions de L’Orient-Le Jour.

S’agissant de la politique étrangère iranienne, l’Irak et le Proche-Orient ont jusqu’ici été une sorte de « chasse gardée » pour Kassem Soleimani. Dans quelle mesure cette visite marque-t-elle un changement dans l’approche adoptée par l’Iran ?

Il n’y a pas vraiment de changement. Le corps des gardiens de la révolution (GRI) reste en grande partie en charge du dossier irakien. Si vous regardez les images de Hassan Rohani arrivant en Irak, l’ambassadeur iranien à Bagdad qui est à ses côtés, Iraj Masjadi, est lui-même un ancien dirigeant des GRI. En réalité, les Iraniens espèrent que leur très forte présence sécuritaire en Irak se traduira en opportunités économiques, d’autant plus que l’Iran a actuellement besoin d’autant de marchés et de possibilités économiques qu’il peut saisir. Les modérés et les GRI s’accordent sur ce point. Celui sur lequel ils pourraient être en désaccord concerne le choix des sociétés iraniennes qui signeront les contrats. La question est de savoir s’il s’agirait d’une société proche du gouvernement, ou proche des GRI.


(Pour mémoire : Déjà à terre, l’Iran subit le second round des sanctions américaines)


La politique iranienne en Irak soutenant l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki (2006-2014) a contribué à l’émergence de l’État islamique, notamment en favorisant les éléments chiites aux dépens des sunnites. Téhéran a-t-il appris de son expérience passée ?

La République islamique ne veut pas être une puissance chiite. Elle préfère être une puissance islamique. Mais elle est réaliste et doit jouer avec les cartes qu’elle a. Dans un pays comme l’Irak, à majorité chiite, il était naturel pour elle de jouer la carte chiite, ce qui a en effet contribué à la création de l’État islamique. L’Iran essaie de faire des ouvertures vers les éléments sunnites en Irak, comme par exemple avec des tentatives, par le biais de médias contrôlés par Téhéran, de dire que l’Iran considère les sunnites comme des frères. C’est tout de même une idée difficile à vendre. Si vous êtes sunnite en Iran aujourd’hui, vous ne pouvez pas devenir président, sans parler de la position de guide suprême. L’Iran peut dire ce qu’il veut, mais il y a des limites à ce qu’il peut faire sur ce dossier : c’est une théocratie chiite. C’est la même chose pour l’Arabie saoudite, où il ne peut y avoir un mufti chiite. L’Iran peut jouer la carte de la division sunnite-chiite dans les pays arabes, parce que les Arabes eux-mêmes sont divisés entre sunnites et chiites. Concernant l’Irak, Téhéran a appris que la persistance est payante. Il poursuit la même stratégie de pénétration de la société irakienne depuis 2003 et il est de toute évidence la puissance étrangère la plus influente d’Irak aujourd’hui.

En renforçant des entités paraétatiques, la stratégie iranienne en Irak a contribué à affaiblir l’État irakien, dont Téhéran a besoin s’il veut créer des opportunités économiques. L’Iran va-t-il chercher à renforcer l’État irakien ?

C’est là la contradiction dans l’approche iranienne. L’Iran a en effet aidé à créer un État au sein d’un État. La structure et le rôle des forces supplétives en Irak ne sont pas si différents de ceux des GRI en Iran il y a quarante ans. Ils commencent petits, mais ils deviennent des organisations relativement géantes. Pour un démocrate, le modèle iranien de forces supplétives n’a rien de bon à offrir à une véritable démocratie. L’expérience iranienne montre que le corps des GRI est par nature antidémocratique, parce qu’il favorise ses intérêts aux dépens d’un enracinement de la démocratie. Sachant qu’un départ de l’Iran d’Irak est irréaliste, le défi pour les démocrates irakiens et tous ceux qui se soucient de la démocratie en Irak est d’obliger les organisations miliciennes et révolutionnaires irakiennes à intégrer des organes contrôlés par l’État. C’est le meilleur scénario que l’on puisse espérer pour le moment.


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