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Idées

La « Phénicie », entre réalité historique et récupération politique

Commentaire
Jack KEILO | OLJ
02/03/2019

Cent ans après la tenue de la Conférence de la paix organisée en 1919 à Paris pour régler les termes de la fin de la Première Guerre mondiale, les visions antagoniques qui ont servi de base aux projets d’émancipation nationale syrien et libanais demeurent l’objet de controverses et malentendus. Face au projet hachémite d’unification arabe de l’émir Fayçal et celui concurrent du Comité national syrien (CNS) – qui repose, comme nous l’avons souligné dans ces colonnes, sur la perception erronée d’une continuité historique entre la Syrie romaine et la Syrie postottomane –, deux délégations libanaises viendront successivement plaider la cause de la création de l’État du Grand Liban sous mandat français.

Dans son discours devant les puissances victorieuses, le patriarche Élias Hoyek, qui conduit la seconde, inscrit le Liban naissant dans une continuité phénicienne préchrétienne et préromaine, en écho aux thèses défendues par la Revue phénicienne, fondée la même année à Beyrouth par Charles Corm. Or, sans questionner le bien-fondé idéologique de cette revendication politique, il convient de noter que cette distinction millénaire entre un Liban « phénicien » et une Syrie « arabe » confond elle aussi de manière anachronique l’histoire réécrite des cités-États du littoral oriental de la Méditerranée avec la géographie du monde romain.


(Lire aussi : Du Liban indépendant et de son « héritage syrien »)


Conscience collective

La Phénicie, en tant qu’entité politico-administrative délimitée, fut créée par les Romains et n’exista pas avant l’annexion du Levant par Rome en 64 av. J.-C. Comme le démontre Josephine Quinn dans son livre In Search of the Phoenicians (2017), le terme Phénicie est né dans les écritures des grands auteurs du monde grec classique. Huit cents ans av. J.-C., Homère utilise le mot « Phoinix » pour désigner à la fois les marins originaires du littoral oriental de la Méditerranée et la couleur pourpre de Tyr. Ces « Phéniciens » font partie intégrante de la mythologie grecque et apportent l’alphabet en Grèce continentale. On les retrouvera dans les écrits de Hérodote puis dans les tragédies, telles que Les Phéniciennes d’Euripide (c. 410 av. J.-C.). Néanmoins, cette désignation demeure exclusivement hellénique : la « Phénicie », comme telle, n’exista pas ailleurs, même pas en Phénicie elle-même. Ceux qu’on appelle Phéniciens ne furent sans doute pas conscients de posséder une identité collective constitutive d’une forme d’union. Ils vivaient dans des cités-États séparées l’une de l’autre et qui n’ont jamais formé une union politique au sein d’un État à l’image de l’Égypte par exemple. Leur appartenance ainsi que leur allégeance allaient à leur cité-État. Ils se reconnaissaient comme tyriens, sidoniens, giblites, aradiens, etc. Les sources bibliques les identifient tantôt par l’une ou l’autre cité-État, tantôt par le terme générique « Cananéens ». Plus tard et sous les Empires assyrien, babylonien et perse, ces cités-États continuèrent à jouir d’une autonomie relative, gouvernées par des dynasties locales. Cependant, le terme générique de « Phénicie » ne se rencontrait nulle part ailleurs que dans les écrits grecs.

Après la mort d’Alexandre le Grand (323 av. J.-C.), le littoral « phénicien » fut contesté entre deux dynasties macédoniennes : les Séleucides, gouvernant depuis Antioche, et les Lagides, depuis Alexandrie en Égypte. Pendant cette période, plus tard dite hellénistique, l’hellénisation des cités-États et leur intégration presque totale au monde grec furent largement achevées. Curieusement, c’est dans cette période qu’on voit émerger, chez les habitant du littoral du Levant, une conscience collective de leur « phénicianité », marquée par la substitution de la « koïnè » (l’idiome grec comme lingua franca) à leurs dialectes locaux. Le littoral fut intégré à la République romaine dès Pompée (64 av. J.-C.) puis fit partie intégrante de la province romaine de Syrie centrée sur Antioche. Plusieurs villes du littoral phénicien furent privilégiées par des exemptions d’impôts, et leurs citoyens se virent octroyer la citoyenneté romaine.

Vers l’an 200, mille ans après l’apparition du mot « Phénicie » dans les sources grecques, cette dénomination devint celle d’un découpage géographique politique, officiel et concret. L’empereur Septime Sévère et son Sénat décident de diviser la province de Syrie en deux : la Syrie creuse (« Coele Syria ») au Nord et la Phénicie de Syrie au Sud. Sous l’empereur Arcadius (fin du IVe siècle), la Phénicie syrienne fut découpée en deux nouvelles provinces : la Phénicie maritime (Tyr), couvrant le littoral entre les villes actuelles de Tartous et Saint-Jean-d’Acre ; et la Phénicie libanaise (Homs puis Damas), couvrant l’Anti-Liban et les contrées à son est jusqu’à Palmyre. D’ailleurs, la Table de Peutinger, une copie médiévale d’une carte romaine datant plus probablement du IVe siècle, affiche le nom « Syria Phoenix » sur le littoral. L’existence officielle de toutes ces Phénicie prend fin dans les années 630 avec la conquête arabe.


Redécouverte

C’est en Europe des XVII et XVIIIe siècles que la passion renaissante pour l’hellénisme conduit à la « redécouverte » de la Phénicie supposée. Cette redécouverte fut sans doute liée à la synonymie biblique entre « cananéen » et « syrophénicien » dans les Évangiles. En 1860, Ernest Renan entreprend sa célèbre Mission de Phénicie, sous le règne de Napoléon III. Il créé une archéologie collective « phénicienne » entre l’île d’Arouad dans le Nord et la Haute-Galilée dans le Sud. Conscient de la « différence sensible entre les Phénicie de Syrie et maritime et la Phénicie primitive », Renan utilise le découpage administratif gréco-romain pour décrire une civilisation supposément disparue « avec les conquêtes d’Alexandre », tout en considérant l’art phénicien comme imitation du monde grec classique. La Phénicie moderne, ou l’imaginaire d’une Phénicie pré-Alexandre, est donc née d’une projection anachronique des cités-États du Levant ancien sur un toponyme emprunté à la géographie politique passée du monde romain.

La Phénicie, telle qu’elle est imaginée par les nationalistes phéniciens, est donc une construction du XIXe siècle, tout comme la Gaule française ou la Germanie allemande. Si jamais la Phénicie historique unie et délimitée exista, c’est sous l’Empire romain et dans le contexte historique hellénique, et non un autre (hormis les titres ecclésiastiques).

Jack Keilo est docteur en géographie politique et aménagement de Sorbonne Université


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L’azuréen

Mr Kello est géographe et absolument pas historien ou archéologue. On le récent bien. Le sens de cet article et de ces études contredisent les études sérieuses des dizaines de chercheurs , historiens , archéologues contemporains et des siècles derniers , sans compter les textes religieux , récits grecs et romains.

Joseph Zoghbi

Le déni de l'existance de la phénicie est inutile .. Il y a des milliers d"exemple de la mention de phénicie avant le 19 eme siècle alors arrêtez s'il vous plait ..voici trois mentions dans la bible:

Actes 11 : 19 Ceux qui avaient été dispersés par la persécution survenue à l'occasion d'Etienne allèrent jusqu'en Phénicie (Phoinike), dans l'île de Chypre, et à Antioche, annonçant la parole seulement aux Juifs.
Actes 15 : 3 Après avoir été accompagnés par l'Eglise, ils poursuivirent leur route à travers la Phénicie (Phoinike) et la Samarie, racontant la conversion des païens, et ils causèrent une grande joie à tous les frères.
Actes 21 : 2 Et ayant trouvé un navire qui faisait la traversée vers la Phénicie (Phoinike), nous montâmes et partîmes.

Hady Farah

Question pour l'auteur : si le terme "Phénicie" date de 800 ans avent Jésus-Christ, de quand datent les termes "Liban" et "Syrie" ? Merci

Eleni Caridopoulou

Très intéressant alors je peux dire que j'ai du sang phoenicien , greco libanaise phoeniciene

Saturne

Un petit detail: Quand Alexandre le grand mit le siege de Tyr,les Cartyhaginois en visite pour feter un dieu, ont pris la fuite et ne sont jamais revenus, malgre les supplications des Tyriens.
Quand Alex controla Sidon, les sidoniens s'etaient ranges avec lui pour envahir Tyr.
En conclusion, rien n'a change.
La Phenicie en tant qu'etat-nation, n'a jamais existe.
Et le Liban, c'est comme le dubonnet blanc...

Benazzouz Saliha

Mais je crois que certains critiquent cet article en ne jugeant que ce qui les arrange. A quel moment il est dit qu'il s'agit d'une invention du 21 Eme siècle ? ensuite quand les guerres puniques éclatent et font ensuite peur aux romains, les carthaginois ne sont déjà plus à 100 % des phéniciens. comme partout il y a eu des MELANGES. personne est resté cloîtré dans sa montagne pendant des siècles sans rien échanger. il faut reconnaitre les différents brassages et ne pas en valoriser une plus que d'autre, il s'agirait d'une insulte à l'Histoire telle qu'elle est réellement.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ON EST CONTENT DU DECOUPAGE D,AUJOURD,HUI ET DU LIBAN DANS SES FRONTIERES...

Stes David

Le concept de "Grece" c'est aussi moderne car dans l'histoire il y avait des villes autonomes comme Athene et Sparta et Thebe et les côtes ioniennes, les citoyens de ces villes s'estimaient d'abord comme d'Athenes ou de Sparta etc., et tout cela on designe "grecque" maintenant mais l'appellation libanais arabe "Iunaan" pour la Grece indique deja que historiquement on utilise une ville ou region specific (Ionie) pour designer l'ensemble de tout la Grece beaucoup plus grand, et en fait c'est un anachronisme un peu comme l'appellation 'phenicien' des grecques, je suppose. La récupération politique de nos jours existe aussi en Grece, il y a la discussion par exemple en concernant la Macedonie ...

Marie-michele Hayek

Ce que dit Jack Keilo est académiquement correct. Mais il a négligé (du moins dans ce texte) de citer le fait que les anciennes villes côtières de la Méditerranée Est, entre Acre au sud jusqu’à l’île d’Arouad au nord, partageaient entre eux la même langue, le même alphabet, la même culture, la même origine ethnique et le même panthéon des dieux (tout en ayant chacune d’elle son dieu favori) tous fils d’un dieu suprême (Baal, El). Donc malgré que Jack Keilo et Joséphine Quinn ne nous reconnaissent pas une “nationalité Phénicienne”, ce peuple là avait tous les éléments d’une nationalité mais n’était pas unifié dans une entité politique.
De plus, une autre raison du manque de preuve écrite à propos de l’appellation du mot “Phénicie”, elle est expliquée dans le livre “Phoenicians secrets” de Sanford Holst. L’auteur y explique pourquoi les Phéniciens étaient extrêmement secrets, privés et discrets: c’était pour garder leur monopole commercial et surtout pendant 3000 ans, le monopole de l’étain, originaire de Cornwall en Angleterre pour fabriquer le bronze.

Bery tus

Euhhh peut être mais toutes ces cités Etats n’avaient pas besoin d’un gérant général ils se sont constitués tout e.mn gardant un lien non poitique mais social et économique

Sarkis Serge Tateossian

Nous voilà avec une nouvelle version de la Phenicie. Une version étayée c'est vraie, qui nous fait découvrir que l'appellation de Phenicie était le fruit d'un imaginaire hellénique. Rien que ça.

Affaire à suivre.


Evariste

Je me souviens d’un ancien dicton libanais, qui a survécu à Caton l’Ancien, se réfèrant aux figues Carthaginoises, mais incapable de l’exprimer ici, pour rappeler la peur qu’avait Rome de la résurrection de Carthage.

Les phéniciens, création du 21ème siècle.....

Evariste

Quid de l’alphabet de cette entité? Il date probablement du 20ème siècle. Ou pour être plus précis, telle qu’imaginée par les nationalistes polynésiens, du 19ème siècle. Curieux de découvrir que la phénicie (en minuscule) avait déjà un nom chez les anciens égyptiens, mais la Grèce antique prime.

C- F- Contributions et Interprétations

Récupération politique ! Il faut un peu de tout pour faire le roman national !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LES PEUPLES SE SONT TELLEMENT MELANGES DEPUIS L,ANTIQUITE ET JUSQU,AUJOURD,HUI QUE MA 7ADA BIA3RIF AR3ET ABOU MIN WEYN !!!

Wlek Sanferlou

Très intéressant.
Ces gens cananéins qui habitaient les villes états du littoral de l'est de la méditerranée, qui parlaient une langue commune, avaient des croyances similaires et qui avait laissés des vestiges typiques à eux tout autour de la méditerranée, y compris un puissance maritime à Carthage et qui oeuvraient d'une même façon mercantile mais qui leur était typique, n'étaient qu'une fabrication du 19eme siècle?
Ils ne se sont jamais unis artificiellement ou militairement mais ils étaient tous de la même civilisation de marchands voyageurs avec leurs villes séparées.
Après les pharaons, les perses, les grecs, les romains, les arabes, les turcs et les français avec tout les autres aussi, la même raison d'être demeure aujourd'hui, chez ces cananéins, pheniciens, libanais ou tout autre appellation qu'on désire de les affubler avec, vivante et propre à eux qu'ils soient habitant du Liban ou ailleurs.
La nationalité est un mode de vie et non une définition documentée.
C'est comme si l'on disait que les polynésiens n'ont pas exister car il n'ont pas un pays de leur nom...

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