Une habitante du village de Aïta el-Chaab tient des roses au milieu des décombres, le 26 janvier 2025. Photo Mohammad Yassine/L’Orient-Le Jour
Dans un rapport publié mercredi, Amnesty International accuse Israël d’avoir étendu à environ 6 % du territoire libanais la zone dite de « non-retour » qu’il contrôle au Liban. L’ONG estime que cette politique s’inscrit dans un recours accru à des ordres d’évacuation massive et à des interdictions de retour qu’elle juge illégaux, ayant provoqué le déplacement de centaines de milliers de personnes.
Selon Amnesty, le recours par Israël aux déplacements forcés et aux interdictions de retour s’est considérablement intensifié en 2026, les habitants du Liban-Sud ayant été contraints à plusieurs reprises de quitter leurs villages avant d’être empêchés d’y retourner lorsque ceux-ci ont été intégrés à une zone de non-retour décrétée unilatéralement par Israël. Dans certaines régions du Liban-Sud, le déplacement forcé de civils et l’empêchement de « dizaines de milliers » de personnes de regagner leur domicile constituent un « transfert illégal qui, en tant qu’infraction grave à la quatrième Convention de Genève, équivaut à un crime de guerre », estime l’organisation.
L’enquête repose sur l’analyse d’ordres militaires israéliens diffusés aux habitants du Liban via le réseau X depuis 2024, sur des entretiens menés avec des déplacés originaires des zones concernées ainsi que sur des recherches en sources ouvertes. Amnesty souligne que l’armée israélienne a émis davantage d’ordres d’évacuation de masse en 2026 qu’en 2024, visant des territoires plus vastes et un nombre plus important d’habitants.
« En 2026, comme en 2024, les ordres indiscriminés d’Israël ont été émis sans mesures garantissant le bien-être et la sécurité des personnes évacuées, sans fournir aux civils les informations ou orientations nécessaires pour leur permettre de prendre des décisions éclairées quant à la nécessité ou à la durée de leur déplacement, et n’ont jamais été révoqués, même après la fin des hostilités dans les zones concernées, comme l’exige le droit international humanitaire », a déclaré Kristine Beckerle, directrice régionale adjointe pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Amnesty International.
« Au lieu de déraciner de force les communautés et de désigner des pans entiers du territoire libanais comme des zones interdites aux civils, les forces israéliennes doivent se retirer immédiatement du territoire libanais. Les personnes déplacées doivent pouvoir rentrer sur leurs terres librement et en toute sécurité, tandis qu'Israël doit fournir réparation aux victimes de ses violations du droit international humanitaire, y compris à celles dont les habitations ont été détruites illégalement », a ajouté Kristine Beckerle.
Selon le rapport, la zone de non-retour contrôlée par l’armée israélienne s’est encore élargie en 2026. Trois jours après l’annonce du cessez-le-feu, le 17 avril, l’armée israélienne a publié une carte désignant une zone de « défense avancée » s’étendant de 8 à 12 kilomètres à l’intérieur du territoire libanais et couvrant environ 600 kilomètres carrés de terres et de mer.
L’organisation précise que cette zone couvre désormais environ 6 % du territoire libanais, contre 4,6 % dans la précédente carte de la zone de non-retour publiée en novembre 2024. La carte d’avril 2026 recense 74 villages, dont 53 étaient interdits de retour à leurs habitants, tandis que les déplacements demeuraient restreints dans les autres.
L’armée israélienne a également fait, depuis 2024, d’importantes destructions à l’intérieur de cette zone. Des images satellites montrent le quasi-effacement de villes et de villages le long de la frontière. L’organisation indique par ailleurs avoir analysé 447 ordres militaires israéliens publiés entre septembre 2024 et mai 2026. Parmi eux, 135 étaient des ordres de déplacement massif émis durant la guerre de 2026 et 61 des ordres de non-retour.
Un décompte de L’Orient-Le Jour, publié début mai, recensait 152 avertissements diffusés par l’armée israélienne entre le 2 mars et le 16 avril. Parmi eux, 84 visaient un bâtiment précis et 68 concernaient des zones géographiques plus grandes.
L’armée israélienne dément avoir émis des ordres d’évacuation obligatoires
L’armée israélienne conteste avoir émis des ordres d’évacuation obligatoires. Dans une réponse adressée à Amnesty, elle affirme avoir diffusé de simples « avertissements préalables aux civils », qui ne constituaient pas des injonctions contraignantes mais des « recommandations ». Elle soutient également qu’« il n’existe aucune interdiction pour les civils libanais de retourner chez eux ».
Le rapport cite toutefois des déclarations du ministre israélien de la Défense, Israel Katz, qui affirmait le 15 juin que les forces israéliennes « demeureront dans les zones de sécurité au Liban, en Syrie et à Gaza sans limite de temps » et que ces zones seraient « évacuées de leurs habitants locaux et de toutes les infrastructures terroristes (...) y compris les maisons situées dans les villages proches de la ligne de contact qui servaient de postes avancés ». Ces déclarations ont été faites alors que circulaient des informations sur un possible accord de cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis incluant le Liban.
Amnesty rappelle que le droit international humanitaire n’autorise le déplacement forcé de civils que dans des circonstances très limitées. Toute évacuation doit être temporaire, conduite dans des conditions garantissant la sécurité des populations et permettre leur retour dès la fin des hostilités.
« Deux ans et demi après, il est crucial que la communauté internationale agisse », a plaidé Mme Beckerle. Elle a appelé les États à « œuvrer en faveur d’un cessez-le-feu durable et viable, à faire pression pour un retrait israélien du territoire libanais, à activer les mécanismes nationaux et internationaux de justice et de reddition des comptes et à suspendre tout transfert d’armes et de matériel militaire à Israël susceptible de faciliter des violations du droit international ».
L’organisation précise que cette enquête est la première d’une série consacrée aux violations du droit international commises durant la guerre de 2026 au Liban. Au 7 juin, le ministère libanais des Affaires sociales rapportait que plus d’un million de personnes demeuraient déplacées en raison des attaques et des menaces israéliennes. Le ministère de la Santé a, de son côté, indiqué que les attaques israéliennes avaient fait plus de 3 700 morts depuis l’escalade du conflit le 2 mars.



