Un différend avait éclaté, il y a longtemps, entre le gouvernement libanais et la compagnie Air France. Il avait évolué en procès et nécessité l’intervention des présidents français et libanais qui n’étaient autres que le général de Gaulle et Fouad Chéhab. Les deux présidents avaient discuté longuement de ce conflit qui traînait devant les tribunaux libanais et ils étaient parvenus à une solution à ce différend. Le président Chéhab avait alors informé le directeur du cabinet présidentiel, Élias Sarkis, de l’accord et lui avait demandé de contacter le juge en charge de l’affaire pour l’en aviser. Ce magistrat était Salim Jahel, juge des référés de Beyrouth. Élias Sarkis était venu le voir à son bureau au Palais de justice pour le lui notifier et Salim Jahel l’avait accueilli chaleureusement mais lui avait lancé en conclusion : « Cher professeur Élias, il s’agit là d’un arrangement politique mais la politique s’arrête aux portes du Palais de justice. Aussi permets-moi de demeurer ici un juge statuant sur le conflit en toute impartialité et sous l’angle juridique et non politique. »
Quelques jours après, le juge Salim Jahel a rendu un jugement contraire à l’arrangement convenu entre les deux grands présidents. Le président libanais a alors vite écrit au général de Gaulle pour lui dire que le juge n’a pas adopté la solution à laquelle ils étaient parvenus et s’est excusé auprès de lui, mais le général de Gaulle lui a répondu que le Liban doit être fier de compter en son sein des juges qui placent le droit au-dessus de la politique. Aussi a-t-il, loin d’en garder rancune, félicité le président libanais de la possession de tels trésors dans le corps judiciaire. Le téléphone a, peu après, sonné au domicile du juge Salim Jahel. Il a décroché et une voix au bout du fil lui a dit : « C’est Fouad Chéhab qui vous parle. Salim, vous avez rendu un jugement contraire à un accord politique présidentiel. Je suis fier de vous et j’ai été très fier en en parlant avec le président français. »
C’est là une histoire qui remonte à longtemps. Du temps antérieur à l’arrivée d’Ali Baba et les quarante voleurs, antérieur au bus de Aïn el-Remmaneh, à Taëf et au « président fort ». Nous nous heurtons à nouveau à l’injustice qui caractérisait le temps de la domination ottomane. Le juge Chukri Sader a été évincé de la présidence du Conseil d’État parce qu’il prononçait des jugements contraires aux goûts du pouvoir. Aussi, a-t-il démissionné en laissant après lui une justice orpheline qui souffrait déjà. Un ministre de la Justice n’avait-il pas continué d’exercer sa profession d’avocat tout en étant ministre ? !
Le juge Salim Jahel était un patriote fort et rigoureux dans ses pensées et sa vision de la politique à l’époque où il avait quitté l’appareil judiciaire et rejoint la politique en se faisant nommer ministre. Il avait été rangé dans le camp des Forces libanaises lorsque celles-ci étaient sous le commandement de Bachir Gemayel. Ce dernier était candidat à la présidence de la République et Salim Jahel était le seul de ses conseillers à s’opposer à une telle candidature qui bénéficierait du vote de députés ayant renouvelé leur propre mandat plus de quatre fois !
Il disait à Bachir Gemayel : « Bachir, tu as une étoffe de révolutionnaire, mais si tu es élu par des députés qui reçoivent des instructions et autres choses du dehors, puis qui conduisent le pays au bord du précipice, tu serais contraint de devenir comme eux. »
S’il avait été élu par des députés pourris, Atatürk n’aurait pas accompli la révolution instituant la séparation entre la religion et l’État. S’il avait été élu par les pachas d’Égypte, Abdel Nasser ne serait pas devenu le seul représentant de l’Oumma arabe devant le monde entier.
Il en est de même de Saladin al-Ayyoubi qui s’est servi de ce qui était l’âme de l’Oumma pour réussir son union et la conduire à la victoire contre les croisés. Lui aussi n’avait pas été élu par des prétendus représentants du peuple !
Il en est également de même du Mahatma Gandhi qui avait exploité la densité de la population et avait fait le lien entre elle et la nature indienne pour en tirer l’idée de résistance passive au pouvoir colonial ; il en est de même du général de Gaulle qui avait dit à Churchill lorsqu’il lui avait fourni de l’aide : « Note bien que la France n’accepte pas d’aide non consignée » ; il en est de même des grands révolutionnaires, Castro, Ho Chi Minh, Che Guevara ; de même que Mao Tsé-Toung qui avait choisi dans le marxisme une voie qu’il croyait correspondre aux particularités de la Chine.
Salim Jahel disait à peu près à Bachir Gemayel : Accède à la présidence de la République par la voie de la révolution qui sera, bien sûr, plus difficile que celle des élections, mais la révolution demeurera fidèle à toi et tu pourras réformer ce pays et y bâtir un esprit patriotique non confessionnel !
Que Dieu ait l’âme de Salim Jahel. Le Liban se souviendra toujours de lui comme d’un modèle de justice, de patriotisme et de probité.
Si la politique au Liban va demeurer comme l’a tracée et appliquée Machiavel et telle qu’elle est appliquée aujourd’hui, le projet de cité vertueuse ne sera pas possible. Elle le sera si elle se rapproche de l’exemple voulu par Salim Jahel.
Salim Jahel n’est pas sorti des tripots fréquentés par le pouvoir ni des alcôves puantes des ministères. Il était un juge des plus nobles et un vrai homme d’État.
Les temps hideux que nous vivons regorgent d’immondices, de scandales, de trahisons, d’offenses au Créateur. La virilité disparaît en ce monde et c’est pourquoi Salim Jahel l’a quitté.
Abdel Hamid EL-AHDAB
Avocat
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Chéhab, deGaule, Jahel... Mon Dieu où on était et où on est aujourd'hui... C'est malheureusement si pénible.
14 h 05, le 27 février 2019