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La Dernière

Il y a cent ans, Boston était inondée par la mélasse

This is America

Quand l’erreur humaine dépasse les catastrophes naturelles.

01/02/2019

« Le 16 janvier 1919, et par une journée moins froide que d’habitude, en cette saison, la ville de Boston s’apprêtait à fêter la fin de la Première Guerre mondiale. Les travailleurs du secteur front de mer discutaient, à l’heure du casse-croûte, de l’entrée du pays dans l’ère de la prohibition. Tout à coup, un terrible grondement se fait entendre provenant du hangar des conteneurs, suivi d’un gigantesque flot de liquide brun qui se déverse partout... » C’est en ces termes que le Smithsonian Magazine vient de revisiter, dans sa dernière édition, le centenaire de la tragique inondation de mélasse qui a dévasté une partie de la capitale de l’État du Massachusetts. Le récit porte la signature d’un ancien collaborateur bostonien de la revue (Ed Park, décédé en 2005), fortement marqué par l’odeur de la mélasse qui a imprégné la ville durant des décennies. Les dégâts avaient été causés par l’explosion d’un gigantesque réservoir contenant environ 14 tonnes de mélasse et qui, en se scindant en deux, avait répandu son liquide épais à une vitesse de 35 km/heure. Soulevant aussi des vagues de plus de cinq mètres de haut qui avaient frappé de plein fouet bâtiments et humains. Une section en acier du réservoir fut projetée dans la rue commerçante, heurtant des structures élevées. Un train qui s’approchait s’est arrêté soudain, ses roues enfoncées dans les railles engluées de mélasse.


21 tués et 150 blessés
Ailleurs, une partie des vingt chevaux, propriété de la ville, qui mâchaient tranquillement leur avoine dans l’étable, ont été étouffés sur-le-champ. Les autres, grièvement blessés par l’écroulement de l’étable, ont dû être euthanasiés par la police. Des enfants de retour de l’école ont été pris dans ces vagues sucrées meurtrières qui, en définitive, ont tué 21 personnes et blessé plus de 150. Côté réparation des dégâts, il a fallu commencer par une épique opération de nettoyage à l’aide d’un puissant arrosage d’eau salée, suivie d’un recouvrement des pavés par du sable. Plus de 87 000 heures de travail ont été nécessaires pour dégager toute la mélasse, et l’eau du port est restée brune jusqu’à l’été. À l’unanimité, il a été confirmé que l’odeur de la mélasse a imprégné Boston durant des décades.

Des chercheurs de l’université de Harvard ont récemment expliqué que la froide température hivernale avait rapidement épaissi la teneur de cette mélasse, rendant impossible, aux personnes sur son passage, de s’en dégager. D’où, le grand nombre de victimes que cette catastrophe a laissé derrière elle. Une vision qui n’est pas sans rappeler celle des habitants de Pompéi figés dans leurs attitudes après l’antique séisme.


Différente de la mélasse du caroubier
Les résidents du quartier endommagé avaient fait un recours collectif contre l’entreprise qui hébergeait le réservoir, les responsables tentant de faire croire que ce dernier avait été plastiqué par des anarchistes (car une partie de l’alcool tiré de la mélasse servirait à la fabrication de munitions). Mais en vain, car en définitive la compagnie a dû payer, en compensation, 600 000 dollars, au terme d’un accord à l’amiable (montant équivalent, en 2015, à la somme de 8 538 618 dollars).

À noter que cette marchandise fatale, débarquée à Boston quelques jours plus tôt en provenance de Porto Rico, était principalement destinée à être utilisée dans la confection du rhum, industrie dont se prévalait à l’époque la région de la Nouvelle Angleterre. Mixture résultant du raffinage du sucre extrait de la betterave sucrière ou de la canne à sucre, la mélasse sert aussi comme édulcorant. Elle est essentiellement destinée à produire de l’alcool éthylique après fermentation, notamment pour la production de sirupeux et de parfums. On la retrouve également comme composante de certaines munitions. Cette mélasse est différente de celle tirée de l’arbre nommé caroubier et que l’on déguste au Liban, mélangée à de la « tehiné ».

Il est une autre inondation, moins létale mais aussi surréaliste : celle provoquée en 1814 à Londres par la rupture d’une grande cuve de bière contenant plus de 610 000 litres de cette boisson et qui, par un effet domino, avait fortement heurté les autres cuves d’une brasserie qui ont également fini par se rompre. Au total, ce sont plus de 1 470 000 litres de bière qui s’étaient déversés dans les rues. La vague avait détruit deux maisons et démoli un mur, piégeant une jeune employée sous les débris.

Pour l’astrophysicien Hubert Reeves, « des catastrophes “arrivent”. Puis, elles “sont arrivées”. Et on passe à autre chose. » Pas dans le cas de l’inondation de mélasse, restée dans la mémoire et les nez de nombreux Américains et retranscrite en noir et blanc, avec des intrigues supplémentaires, dans de nombreux ouvrages parmi lesquels une bande dessinée intitulée Shelton & Felter (tome 1) ou la mort noire de Jacques Lamontagne (2017) ou encore un roman intitulé A Given Day, de Dennis Lehagne (2008).


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Khalil

Article très intéressant sauf que le gigantesque réservoir devait probablement contenir bien plus que 14 tonnes (tout au plus 12 m3)de mélasse qui, en se scindant en deux, avait répandu son liquide épais à une vitesse de 35 km/heure.

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