L'impression de Fifi ABOU DIB

BEYROUTH AU CŒUR

Impression
31/01/2019

J’ai écouté Maya Ibrahimchah parler de son « invasion » du palais Hneiné à Zokak el-Blatt, ce quartier où ont vécu les principaux acteurs de la « Nahda », Renaissance moderne des lettres et de la pensée arabes. Le vieux palais à l’abandon, ressuscité pour un anniversaire, a finalement vu son sursis prolongé. L’idée était belle, elle a permis de remettre au jour tout un pan de l’histoire de Beyrouth qui s’étend de 1880 à 1970, entre vaudeville, magie, politique et culture. Les vieux murs sont tout aussi marqués par une vie intermédiaire, occupés qu’ils furent par des familles de réfugiés qui manifestaient au centre-ville le jour de la fête et qui, ayant eu vent de la restauration des lieux, se sont précipitées pour y retrouver – et partager – leurs souvenirs.

J’ai écouté Gaby Daher parler des peintres, talentueux soldats, missionnaires, diplomates, véritables artistes ou simples « voyageurs d’Orient » qui ont capturé Beyrouth sous toutes ses lumières, qui à la pointe sèche, qui au crayon, au fusain, à l’encre, à l’aquarelle ou à l’huile… Le témoignage de ces fascinés est inestimable. Il montre les transformations dramatiques de ce petit territoire qui a vu émerger d’une terre rougeâtre hébergeant quelques cactus une phénoménale énergie. Il avait suffi de légères améliorations apportées au port et d’une ligne de chemin de fer pour que la ville donne tout son potentiel cosmopolite et devienne pour les rêveurs, les idéalistes, les aventuriers ou les ambitieux le lieu où il faut être. Une démographie exponentielle en a labouré le moindre talus, éventré l’enceinte, poussé les murs et crevé les toits.

J’ai écouté Grégory Buchakjian raconter son exploration illicite des demeures abandonnées. J’ai vu dans son récit les portes forcées, les reptations nocturnes et haletantes dans l’herbe folle, les arbres escaladés pour atteindre une fenêtre, et à l’intérieur, les pauvres restes de bonheur tranquille et puis d’angoisses et de déchirements jusqu’au départ final. Des maisons qui furent coquettes mais que l’abandon a rapidement figées dans la poussière, Pompéi de poche qui ne connurent d’autre Vésuve que celui de la bêtise humaine.

J’ai écouté Ghassan Salhab parler de Beyrouth fantôme. Aux rushs pris pendant la guerre se superpose le témoignage des acteurs comme tétanisés par la paix subite. Sa caméra court à travers la ville mangée de végétation opportuniste, souillée de ruissellements anarchiques, dangereuse, hachurée de barrages derrière lesquels des adolescents duveteux croient forcer l’histoire à coup de mitraillettes. Sans cesse, les explosions rythment l’air visqueux d’un bruit sourd et régulier : ainsi battait le cœur de Beyrouth.

J’ai écouté Roy Dib, tous ses pores en points d’interrogation, ouverts au sens qu’il n’a de cesse de chercher, enfant d’un monde à réinventer, d’un ordre en mal d’imagination auquel il tente avec ce qu’il sait faire – les arts et leurs avatars – d’apporter « de nouvelles questions parce que les réponses ont fait leur temps ». Lui qui est en contact avec de nombreux jeunes du monde arabe, en particulier palestiniens, m’a révélé la vision paradisiaque qu’ont de Beyrouth ceux qui ne l’ont pas connue. La réalité est-elle vraiment différente ? L’herbe est toujours plus verte ailleurs, dit l’adage. Mais le bon sens dit qu’il suffit d’arroser.

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M.E

L'éruption du pas si mini Sidoarjo qu'est la bêtise crasse et méchante de la peuplade qui habite le Liban ne s'est jamais arrêtée et l'apprenti volcanologue que je suis en prédit une implacable et éternelle intensification qui nous engloutira tous.

Wlek Sanferlou

Superbe!et grand Merci.

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