L'impression de Fifi ABOU DIB

Politique du froid

Impression
17/01/2019

Nous sommes frileux. Nos routes, nos maisons, nos enfants, nos chiens, nos chats, nos écoles, nos universités, nos banques, notre économie, tout chez nous est frileux. Est-ce l’habitude de voir le soleil inlassablement barboter dans le coin de ciel qui nous est assigné ? Nous en arrivons à craindre l’hiver, à nous calfeutrer dès la première pluie. En ces jours où il ne se passe rien de particulier – ce qui ne présage rien de bon, l’immobilité étant le meilleur moyen de rater tous les coches – les « tempêtes » font les choux gras des journaux télévisés. Dans ces rédactions-là le vocabulaire, comme tout le reste, n’a jamais quitté le treillis, ni le champ lexical l’exiguïté des tranchées. Ah, ces tempêtes qui « fondent » sur le Liban ! C’est un blitz, c’est un complot, c’est une extermination ! Mais non, braves gens, c’est l’hiver et ça arrive dans les meilleurs pays. Il n’y a là-dedans ni malveillance ni malédiction, simplement de l’imprévoyance et de l’impréparation. Car sur la terre entière, depuis la Préhistoire, l’humanité sait que l’hiver se voit venir. L’hiver est bruyant, débordant, tempétueux, émotif, mais au moins il est honnête. Et puis il est si fragile, si éphémère sous nos latitudes. Voyez la journée printanière qui s’annonce déjà demain ! Dans deux mois, trois tout au plus, il ne restera plus trace de la belle neige qui nous est prodiguée. Il sera bien temps, alors, de retrouver les remugles des dépotoirs et les vilaines architectures brièvement sublimées par le grand silence blanc. La belle saison, la plus dynamique, la plus motivante, la plus stimulante n’est pas celle qu’on croit.

Frileux donc, et cela explique notre économie bas de laine, même percé, qui se nourrit à s’en étouffer des charançons qu’elle attire. Où sont les initiatives ? Les investissements dans les jeunes entreprises, les cerveaux, la recherche, les nouvelles technologies ? Que produit l’argent chez nous sinon de plus en plus d’intérêts et de dettes, de super-riches et de super-pauvres? La seule idée qu’on a cru avoir depuis quelques années s’est cristallisée sur l’immobilier. Détruire des maisons pour ériger des termitières auxquelles même les termites ont tourné le dos. Raser le passé pour un futur qui n’est jamais venu. Cette urgence de raser, de faire table rase, ne pas laisser de trace, ne plus voir, ne plus se retourner… Soit, mais pour quel horizon si le discours public lui-même n’a jamais changé, si le lexique de la guerre demeure, fantomatique sabir d’un pouvoir ancré dans un temps révolu ? Où trouver l’imagination, la créativité, la productivité, la dynamique vertueuse quand ces mots sont déjà cruellement absents d’une rhétorique politique dont l’unique feuille de route est un martyrologe et le fonds de commerce quelques tabous qui n’ont plus cours, un relent de haine lasse et le souvenir d’un soutien populaire depuis longtemps démotivé? Allez, fermons les écoles, ne nous hâtons pas de déblayer les routes, cela fera plaisir à tout le monde ; laissons les camps de réfugiés se vider d’eux-mêmes, enlisons-nous, il y a tempête ! On verra bien, au dégel, de quel bord est le général Hiver et à qui profitera son innocente équipée.

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Georges MELKI

"Mais non, braves gens, c’est l’hiver et ça arrive dans les meilleurs pays."
Merci Fifi Abou Dib! En espérant que les rédacteurs/rédactrices de l'OLJ cesseront eux/elles aussi de nous balancer les noms des "tempêtes", qui s'appelaient, dans notre village, une "3yéné" tout simplement! Je me rappelle il y a quelques années un vieillard de Kfardébian répondant à un envoyé de la LBCI(toujours elle, qui lance les modes stupides au Liban!) qui lui demandait ce qu'il pensait de cette "tempête": quelle tempête? "Bi Nouar byéjé a2wa ména"(il arrive de plus fortes en mai!)...

Chaccal Marie Hélène

Vous lire, Fifi, est une vraie jouissance litteraire.

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