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Moyen Orient et Monde

Quand l’hégémonisme de Moscou face à l’Ukraine perd sa feuille de vigne

Crise

Quatre ans après l’épisode de l’annexion de la Crimée, la Russie a durci son attitude à l’heure où les Occidentaux évitent tout casus belli.

07/12/2018

Pour une fois, il n’y a pas eu deux versions. Les Russes n’ont pas démenti le récit des événements survenus en mer d’Azov, où le FSB (services russes de sécurité intérieure) a abordé le 25 novembre trois navires ukrainiens qui tentaient de passer le détroit de Kertch, seul point de passage entre la mer Noire et la mer d’Azov, et capturé plusieurs marins ukrainiens, toujours détenus à l’heure actuelle par les autorités russes. Ils ont au contraire semblé assumer pour la première fois à voix haute leur rôle dans la guerre ukrainienne, alors qu’ils avaient toujours nié jusqu’alors avoir un lien avec les mouvements séparatistes qui combattent les forces de Kiev dans l’Est ukrainien. Quelques jours plus tard, à l’occasion du G20, le président russe Vladimir Poutine affirmait devant des journalistes que la guerre dans l’Est ukrainien « continuera tant que le pouvoir (à Kiev) restera en place ». Autrement dit, Moscou ne fait même plus semblant de se cacher.

« En réalité, la Russie n’a pas vraiment dissimulé ses visées en Ukraine. Bien que le geste de Moscou soit un acte puissant, l’annexion de la Crimée a constitué la réelle manœuvre fondamentale. En un sens, cette forme de blocage progressif d’une mer devenue presque « intérieure » reste cohérente car elle sert à rappeler de nouveau que la Crimée est définitivement russe et que les intrusions militaires seront considérées comme des actes répréhensibles si besoin par la force », estime Louis Petiniaud, spécialiste des relations russo-ukrainiennes et de la mer Noire à l’Institut français de géopolitique, contacté par L’Orient-Le Jour. La Crimée, désormais considérée par Moscou comme partie intégrante du territoire russe, a été depuis 2014 l’objet d’une militarisation intensive de la part de Moscou, qu’elle soit terrestre ou maritime, à tel point que les médias russes qualifient la presqu’île de « forteresse ». Elle n’a d’ailleurs pas fini de se fortifier. Pas plus tard que la semaine dernière, la Russie a fait savoir qu’elle déploiera de nouvelles batteries de systèmes de défense anti-missiles de type S-400 en Crimée afin de « protéger l’espace aérien de la Fédération de Russie », a affirmé un porte-parole de l’armée, Vadim Astafiev, à l’agence russe Interfax. À cela s’ajoute la construction d’un pont, le plus grand d’Europe, enjambant le détroit de Kertch et reliant le territoire russe à la Crimée, inauguré en mai dernier par Moscou.

Les autorités russes envoient ainsi un message clair : elles ont désormais le contrôle quasi total du détroit de Kertch. Cela signifie non seulement que tout navire battant pavillon ukrainien passant par le détroit fera l’objet de contrôles de la part des autorités russes, mais que celles-ci ont la possibilité, si elles le souhaitent, de bloquer la navigation jusqu’à nouvel ordre. Les navires militaires ukrainiens quant à eux sont, pour le moment, interdits de passage vers la mer d’Azov. « Ce qui se passe en mer d’Azov n’aurait pas dû surprendre la communauté internationale. Cela fait déjà plusieurs mois que la Russie était démonstrative sur place en arraisonnant longuement les bateaux ukrainiens, et dans ce cadre-là, il est clair que les Russes ne voulaient pas d’une flotte ukrainienne plus importante en mer d’Azov », explique quant à elle Isabelle Facon, spécialiste de la politique et de la défense russes à la Fondation pour la recherche stratégique.


(Lire aussi : « La Russie cherche à s’emparer du sud de l’Ukraine »)


Russie vs Occident

Comme à son habitude, Vladimir Poutine teste la réaction des Occidentaux pour évaluer la crédibilité de leurs lignes rouges. Le chef du Kremlin bénéficie actuellement de la division au sein du monde occidental pour mettre en œuvre ses projets. « Entre une Europe confrontée à une montée des populismes et à des désaccords internes sur d’autres sujets, d’un côté, et une opposition aux États-Unis qui essaie de “défaire” ce qu’a réalisé Trump, de l’autre, tous ceux qui seraient les plus habilités à faire quelque chose sont déjà occupés sur d’autres dossiers brûlants », poursuit la spécialiste. « On a une Russie qui profite de cette situation et qui a le sentiment d’avoir une marge de manœuvre dans la région », ajoute-t-elle. Ainsi, pour le journaliste russe Mikhaïl Korostikov, la stratégie et le comportement de la Russie s’apparentent à celui du blaireau. « Il griffe et grince bien au-dessus de son poids (…) Bien qu’il ne puisse pas tuer ces prédateurs beaucoup plus gros, il peut généralement les repousser de son territoire. Le blaireau a aussi une très bonne mémoire : il se souvient de ceux qui l’ont offensé et se venge », a-t-il écrit dans un article publié sur le site officiel de l’institut Carnegie de Moscou. Les manœuvres russes pourraient par ailleurs avoir des répercussions économiques en Ukraine de l’Est, déjà théâtre de combats entre les forces progouvernementales ukrainiennes et les séparatistes russes soutenus par Moscou, et aggraver ainsi la situation.

« Comme souvent, la Russie joue certainement ici un jeu stratégique simple de coûts et bénéfices potentiels : en dépit de potentielles conséquences néfastes pour elles, les autorités pensent gagner davantage. L’asphyxie commerciale de l’Ukraine de l’Est pourrait faire monter la pression sur Kiev dans des régions où son ancrage est moins important. En ce sens, l’élection présidentielle de 2019 est un tournant majeur, compte tenu de l’insatisfaction générale des Ukrainiens vis-à-vis du pouvoir en place », poursuit M. Petiniaud.

Et c’est pour tenter de mettre les chances de son côté que le président ukrainien Petro Porochenko a décrété, après un vote du Parlement, la loi martiale dans une partie du pays. Certes, cela ne changera pas la date de l’élection présidentielle prévue pour mars 2019, mais cela pourrait être un moyen pour le chef de l’État ukrainien d’attirer l’attention sur la gravité de la situation et de recueillir un maximum de soutiens de la part de ses alliés occidentaux.

Des Occidentaux fermes, mais pas trop

Ces derniers ont tous formellement condamné le geste de Moscou et ont exprimé leur profonde inquiétude. Mais malgré les appels du président ukrainien, l’OTAN a formellement refusé d’envoyer des navires de guerre à proximité de la mer d’Azov. L’objectif de l’Alliance atlantique est simple : adopter une position ferme vis-à-vis de Moscou sans pour autant rechercher un casus belli avec le Kremlin. « Tant que nous serons unis, nous serons en mesure d’avoir un dialogue avec la Russie », a soutenu lundi le secrétaire général de l’Alliance atlantique, Jens Stolenberg. « L’OTAN ne fait pas les mêmes choses que la Russie, missile pour missile, char pour char », a-t-il précisé.

Pour l’Occident, un tel acte ne peut cependant pas rester impuni, et d’autres sanctions pourraient être appliquées à la Russie dans les prochains jours, alors que Moscou est déjà sous le coup de sanctions imposées sur d’autres dossiers. « La Russie n’a pas intérêt à subir de nouvelles sanctions économiques ou commerciales, bien que leurs effets soient parfois discutables, et le déblocage partiel du détroit peut se lire comme une désescalade dans ce sens », conclut Louis Petiniaud.



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ACE-AN-NAS

L'Ukraine devrait s'inspirer des pays kurdes qui ont essayé de se rebeller contre les pays comme l'Irak ou l'Iran la Syrie ou la Turquie pour comprendre que l'alliance sur laquelle elle compte ne fera que de l'utiliser à ses propres fins et n'aboutira à rien ..Elle se fera jeter au 1er coup dur que les russes vont leur administrer .

FAKHOURI

“Le monde, si vieux qu’il soit, n’est pas encore assez grand pour être traité comme un homme.”
de Tristan Bernard
Extrait de Le poil civil

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

CA PERD SA FEUILLE DE VIGNE MAIS A LA LONGUE LA VIGNE EST LA !

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