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Liban

« Quand un chiite, un sunnite et un chrétien rient ensemble, une barrière se brise »

Spectacle

« Awk.word » est une initiative lancée par trois jeunes Libanais dans l’objectif de créer une communauté d’amateurs de comédie stand-up en arabe s’attaquant à tous les sujets. Et surtout à ceux qui dérangent.

Nour BRAIDY | OLJ
05/12/2018

Quartier de la Quarantaine, à Beyrouth. Quelque 200 personnes sont rassemblées, en ce mercredi de novembre, dans un des espaces qu’offre un bâtiment de type industriel, baptisé « KED ». L’odeur nauséabonde des déchets, émanant de la mégadécharge voisine, se fait un peu moins oppressante. Chacun s’installe avec ses amis autour de tables rondes et noires. Les murs sont tapissés de rideaux de velours sombre, la lumière est tamisée et le plafond plutôt bas. Au premier étage du bâtiment, l’ambiance est quelque peu underground.

Chaker Bou Abdallah monte sur scène et rappelle les règles du « Comedy Club Night » : pas de photos, pas de cigarettes. Le public applaudit. En revanche, poursuit le jeune homme, « vous êtes obligés de rire, quitte à faire semblant ». La règle d’or est écrite un peu partout : « Si vous vous offensez facilement, cet événement n’est pas pour vous.» Le message n’est pas anodin : aux soirées « awk.word », une initiative lancée par trois jeunes Libanais dans l’objectif de créer une communauté d’amateurs de comédie stand-up en arabe, on peut parler de tout. Mais surtout de ce qui dérange.


« La comédie change notre regard »

C’est en février 2018 que Dany Abou Jaoudé, Paul Alouf et Andrew Hraiz, tous trentenaires, se sont lancés dans cette aventure. « Il n’y avait pas de scène de stand-up en arabe au Liban, et j’avais envie de faire quelque chose à ce niveau. Le Liban a vraiment besoin de ça », explique M. Abou Jaoudé. « La comédie ouvre les yeux et change notre regard », poursuit-il, avant d’ajouter : « Au Liban, nous sommes très attachés à des idées, des croyances, des partis… Si nous réussissons à en rire, cela signifie que nous sommes prêts à nous ouvrir, que nous sommes prêts au changement. C’est en faisant rire les gens, pas en leur criant dessus, qu’on peut faire évoluer les choses. »

Casser les barrières, « awk.word » veut le faire à travers les prestations des humoristes bien sûr, mais également à travers eux-mêmes. Ce soir-là, ce sont une chrétienne, Michèle Nehmé, un sunnite, Mohammad Baalbaki, et une chiite, Shaden Fakih, qui font rire la salle. « Si un chiite, un sunnite et un chrétien peuvent rire d’une même blague, une barrière se brise », souligne Dany Abou Jaoudé


« Non, je n’ai pas de haschisch »

Michèle Nehmé, 23 ans et interprète de profession, est la première à monter sur scène. Elle est venue spécialement de Doha, où elle s’est installée il y a deux mois, pour faire ses trente minutes de stand-up. « J’ai quitté le Liban pour une seule raison », dit-elle avant de marquer une pause puis de lancer : « Le pont de Jal el-Dib! » Le public éclate de rire. Ce pont, sur l’autoroute au nord de Beyrouth, a été démantelé en 2012, alors que le projet de substitution remontait à 1998. S’est alors engagé un bras de fer entre riverains, autorités et experts sur la forme que devrait prendre le pont de substitution: « en L » ou « en U ». Pendant ce temps, les automobilistes ont dû prendre leur mal en patience dans les embouteillages aggravés.

C’est au tour de Mohammad Baalbaki de monter sur scène. « Non, je ne suis pas de Baalbeck et je n’ai pas de haschisch », lance-t-il d’emblée. Également inspiré par les routes libanaises, le jeune homme de 28 ans ironise sur les camions couverts d’autocollants. « Lors de l’inspection mécanique, les inspecteurs vérifient que le conducteur a mis les bons autocollants sur son véhicule ? Et puis ils lui disent : Ce n’est pas grave pour le frein défectueux, va poser les slogans qu’il faut et reviens pour l’inspection ! » Les transitions des comédiens ne sont pas toujours fluides, mais le public, tolérant et bon enfant, rit de tout cœur.

Shaden Fakih, 26 ans, artiste de Génération Orient III, clôt la soirée en entrant dans le dur : la société et les mœurs. « Moi je suis pour que les hommes aient des relations sexuelles avant le mariage. Mais pas les femmes! » lance-t-elle. « Avec qui auront-ils ces relations, du coup? » demande-t-elle alors, avant de lâcher : « Qu’ils se débrouillent ! » Shaden a un sérieux penchant pour la dénonciation de l’hypocrisie ambiante en matière de mœurs. Décrivant les mariages entre musulmans, « calmes et sans alcool », elle s’attarde sur cette table d’invités « bizarrement plus heureux que les autres », en référence à l’alcool servi en cachette. La jeune femme n’est pas plus tendre avec les « mariages chrétiens », « où l’on n’entend que du Dalida et du Brel », dit-elle avant d’entonner « Encore des mots toujours des mots ».

« Un reflet de notre société »

Pour les créateurs d’« awk.word », dont la communauté mêle humoristes aguerris et débutants, la présence de femmes sur scène était essentielle. « Le manque de femmes sur les scènes comiques au Liban est un reflet de notre société. Il est plus difficile pour elles de s’exprimer dans une société comme la nôtre », estime M. Hraiz. Aujourd’hui, « awk.word » cherche sans cesse de nouveaux humoristes afin de « créer une communauté véritablement représentative du Liban avec des conservateurs, des progressistes, des riches, des pauvres… », indique M. Abou Jaoudé. « Et nous voulons organiser des soirées sur tout le territoire, de Zahlé à Tripoli. Ce que nous ne voulons surtout pas, c’est devenir un espace de spectacle de niche. »


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Wlek Sanferlou

3 sure 18 sectes...ils n'ont même pas le droit à un ministre d'État.
Dommage qu'ils soient siglés par leurs sectes que plutôt par leur libanitée...
Yallah kelo méché...

ACE-AN-NAS

Le chrétien il est quoi ?

Maronite orthodoxe protestant??

Sinon on aurait dit un chrétien et 2 musulmans rient ensemble . Pourquoi sunnite chiite et chrétien ?????

Tina Chamoun

Pas de druze avec eux? A moins qu'il n'y ait eu effet de métempsychose!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

OU UNE NOUVELLE S,OUVRE... CA DEPEND DES AUDITOIRES !

Sarkis Serge Tateossian

Ignorer autrui c'est diviser. Se parler, se connaitre, c'est créer le vivre ensemble.

Élémentaire, mais faut-il encore le dire et le vivre.

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