L’édito de Michel TOUMA

L’esprit de Barcelone

L’édito
Michel TOUMA | OLJ
27/11/2018

Vers le milieu des années 90 du siècle dernier, l’Union européenne mettait sur les rails un chantier à caractère géostratégique particulièrement audacieux : le partenariat euro-méditerranéen, officiellement lancé en 1995 à Barcelone. Ce projet, impliquant l’ensemble de l’UE et dix pays du sud de la Méditerranée, partait d’une idée simple mais ambitieuse : pour consolider la stabilité en Europe, il est impératif de favoriser la prospérité dans le voisinage du Vieux Continent, en l’occurrence les pays du sud de la Méditerranée.

Dans l’optique de ce qui sera connu sous l’appellation de « processus de Barcelone », deux types de projets de développement seront initiés : ceux mis en application dans chaque pays du Sud, et les projets multilatéraux prévoyant une coopération entre un ou plusieurs ensembles d’États. Ce processus de Barcelone incluait des objectifs de développement dans un large éventail de domaines : économique, social, culturel, pédagogique, législatif, judiciaire et des infrastructures de base. Ce cap ainsi défini avait entre autres buts d’empêcher l’émergence dans les pays du Sud de foyers de misère et de sous-développement, et donc d’extrémisme, afin d’éviter un afflux excessif de migrants vers l’Europe.

En clair, la « philosophie » qui sous-tendait le partenariat euro-méditerranéen revenait à reconnaître l’existence d’un véritable danger que constituerait pour la sécurité de l’Europe une situation d’instabilité chronique dans les pays du Sud. Il était donc impératif de faire preuve de prévoyance sur ce plan et de mettre en place une politique préventive de développement global susceptible de juguler tout mouvement d’immigration incontrôlé. Sauf que la région s’est retrouvée, dès la deuxième décennie des années 2000, dans une situation aux antipodes des objectifs escomptés par le partenariat de Barcelone. Une telle déviation, à laquelle l’UE était évidemment étrangère, a été provoquée essentiellement par la ligne de conduite adoptée par certains grands décideurs internationaux à la suite du printemps arabe.

Les événements survenus ces dernières années dans la région, notamment en Syrie, montrent en effet que le péril que l’UE craignait dans les années 90 est devenu une amère réalité. Et pour cause : la politique suivie par la funeste administration Obama à l’égard de la Syrie et de l’Iran après 2011 a eu pour résultat d’accroître la montée aux extrêmes au sein de la rébellion syrienne, et dans la région d’une manière générale. À plusieurs reprises, de nombreuses voix se sont élevées, notamment dans ces colonnes, pour mettre en garde contre un fait indéniable : le blanc-seing accordé en 2013 par le président Barack Obama au régime Assad et son refus d’accorder une aide substantielle à l’opposition modérée, avec pour conséquence la perpétuation de la situation de guerre sans horizon, avaient inéluctablement pour retombée de renforcer les courants jihadistes et d’accroître l’instabilité, ce qui ne manquerait pas de se répercuter de manière néfaste sur les pays européens. C’est précisément ce qui s’est produit avec l’afflux massif d’immigrants illégaux et les multiples attentats terroristes qui ont visé plusieurs pays de l’UE.

Les responsabilités sur ce plan sont partagées. Certes, le président Bachar el-Assad, en bon pyromane-pompier, avait lui-même provoqué en 2011 l’émergence des groupuscules jihadistes en libérant de ses prisons nombre de responsables et de cadres intégristes. D’autres facteurs feront, par la suite, le reste. La stratégie agressive et expansionniste, pratiquée d’abord par les pasdaran iraniens, ne pouvait que booster le fondamentalisme sunnite qui débordera sur l’Europe. Certains pays du Golfe, en outre, ne manqueront pas d’attiser le feu en fournissant toutes sortes d’aides à ces courants jihadistes au détriment de l’opposition modérée et démocratique. Et la Russie de Poutine ainsi que l’administration Obama entreprendront de parachever le travail en sauvant le régime Assad et en laissant le champ libre aux pasdaran, tout en affaiblissant les combattants non jihadistes, ce qui a eu pour effet de renforcer encore davantage les organisations intégristes sunnites.

C’est cette ligne de conduite à multiples facettes qui a débouché sur la situation d’instabilité et de radicalisation, source d’immigration clandestine massive, que l’UE voulait précisément éviter en initiant le processus de Barcelone. Aujourd’hui, sous le prétexte d’une cynique realpolitik, certains responsables occidentaux prônent le maintien du régime Assad et le court-circuitage des sanctions contre l’Iran, occultant le fait qu’une telle option aura pour conséquence inéluctable d’entretenir les foyers d’instabilité chronique et d’extrémisme, lesquels ne manqueront pas de déborder, encore et encore, sur l’Europe.

Au lieu de renflouer des dictateurs sanguinaires sans foi ni loi, un retour à l’esprit de Barcelone serait sans doute, du moins pour le long terme, plus stabilisateur. Avec comme enjeu crucial de stopper une descente généralisée aux enfers…

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