Tout à coup nos téléphones se sont mis à donner l’hymne national, comme ça, impromptu, sans demander notre avis. Au début on s’est dit que nos compatriotes avaient bien du mérite d’être aussi patriotes, et puis on s’est rendu compte qu’on était soi-même enrôlé dans le même joyeux happening organisé par les opérateurs, et qui consistait à nous obséder pour la journée avec le « koullouna, pa-pa-pam ». Charmant, mais encore ? Où en sommes-nous de ce pacte fondateur, cet accord solennel, ce « oui » consenti comme à un mariage, qui a transformé des « je » disparates en un « nous » jubilatoire et permis d’édifier la maison Liban ? Le foyer sous le toit duquel nous vivons ensemble avec toutes nos différences depuis 1943 est le plus précaire qui soit. Pas une nation, proche ou lointaine, qui n’attende de nous voir échouer et nous enliser pour tenter d’occuper le vide qui sans cesse nous menace et nous imposer sa pernicieuse tutelle. Dans les années 1950, nous avons consolidé les murs, dans les années 1960, nous avons fait la déco et nous avons même vu grand. En 1970, tout prenait déjà feu et eau. Nous avons colmaté, ripoliné, en attendant que ça passe. 1990, avec l’accord de Taëf, on reprenait à zéro. En 2000, cela recommençait à ressembler à quelque chose, mais les malveillants ont trouvé la chose trop jolie pour ne pas en profiter. 75 ans après notre engagement, nous voilà devant un chantier une fois de plus interrompu.
Longtemps le Liban a été un lieu de passage plutôt que d’enracinement. Les stèles de Nahr el-Kalb, ou ce qu’il en reste, sont un livre d’or à ciel ouvert où toutes sortes d’envahisseurs ont laissé leur autographe. Un lieu de transit devient très vite un dépotoir, ce dont le Liban est qualifié depuis la guerre : dépotoir d’armes, de drogues, de marchandises illicites, terrible antichambre-impasse pour les réfugiés en tous genres et les travailleurs migrants, dépotoir même de ses propres déchets que la gabegie entretient avec complaisance ; un lieu où l’on entasse tout ce qui est indésirable ailleurs. Et à propos de dépôt, la conjoncture elle-même encourage à stocker l’argent au lieu de l’investir dans des projets de développement. En clair, tout s’accumule de façon monstrueuse et semble aussi incapable d’avancer que de reculer.
Nous avons beau fanfaronner notre capacité à danser au bord du gouffre sans jamais y tomber, nous savons bien, au fond de nous, qu’il suffirait qu’on nous y pousse… En 75 ans et tant de tentatives, tant d’erreurs, le pays que nous cédons aux nouvelles générations est plus proche d’un paquet de nœuds. L’hymne national nous fera peut-être écraser une larmichette en cette journée glorieuse, ne serait-ce qu’en souvenir de ceux qui sont morts pour contribuer à maintenir le Liban en vie. Mais que vaut une chanson.
« Koullouna », ensemble, oui, mille fois, mais pas comme une famille dont les membres se boudent, pas comme un couple infidèle, pas comme des colocataires s’envahissant l’un l’autre, même pas comme les employés d’une entreprise rongés de jalousies. Plutôt comme l’équipage d’un navire que chacun aurait intérêt à voir arriver à bon port. La passion a trop miné nos relations, essayons la raison.


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Excellent ! Merci Fifi
19 h 06, le 23 novembre 2018