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Liban

« Avec Pierre Gemayel, les Libanais ont perdu un leader visionnaire »

Commémoration

Pour Amine Gemayel, Ahmad Fatfat et Michel Mecattaf, la situation politique actuelle est aux antipodes de ce dont rêvait pour le pays le ministre assassiné.


Claude ASSAF | OLJ
20/11/2018

C’était la veille de la fête de l’Indépendance, le 21 novembre 2006. Ce jour-là, Pierre Gemayel, jeune député de 34 ans, devenu ministre de l’Industrie en juillet de la même année, a payé de sa vie pour avoir combattu farouchement en faveur de la souveraineté, de la liberté et de l’indépendance de son pays. Il avait mené la bataille du 14 mars 2005, multipliant ses appels au retrait des forces syriennes, après trente ans d’occupation. Il se trouvait à bord de sa voiture à Jdeidé, lorsqu’il a été attaqué en plein jour par des individus qui ont ouvert le feu, le tuant à bout portant.

Quel est le sens de ce sacrifice, 12 ans plus tard, dans un pays exsangue et en crise, tant sur le plan politique qu’économique et social ? « Pierre Gemayel, ainsi que tous les martyrs du parti Kataëb et de la famille Gemayel, notamment Amine Assouad, Maya Gemayel, Manuel Gemayel, Bachir Gemayel et Antoine Ghanem, ont donné leur vie comme un témoignage de l’engagement de la famille au service d’un pays libre et souverain », affirme l’ancien président de la République Amine Gemayel à L’Orient-Le Jour. Déplorant que « le pays se débat actuellement dans une situation kafkaïenne, de laquelle rien de positif ne semble émerger », il estime que le sacrifice « ultime » de son fils « n’a pas été récompensé par des réalisations sur le plan national, bien au contraire ». Et d’ajouter : « La classe politique qui gouverne semble préoccupée par tout sauf par l’intérêt supérieur du pays, que ce soit tant au niveau de la souveraineté et de l’indépendance qu’au plan de la bonne gouvernance. » Évoquant le poste ministériel qu’occupait Pierre Gemayel, l’ancien chef de l’État rappelle qu’« il avait travaillé d’arrache-pied pour renforcer le secteur industriel, dans le cadre de sa volonté de créer des emplois pour les jeunes et de rééquilibrer la balance du commerce extérieur, et plus généralement de concrétiser son rêve d’un Liban moderne et prospère ». « Or aujourd’hui d’innombrables usines et entreprises industrielles mettent la clé sous la porte, grossissant le nombre des jeunes chômeurs qui font la queue devant les chancelleries pour aller vers des cieux plus cléments », constate avec amertume M. Gemayel, estimant toutefois qu’« il reste une chance de voir le pays se relever grâce à de jeunes responsables, à l’instar du chef des Kataëb, Samy Gemayel, qui défient le sort et œuvrent avec ardeur pour concrétiser leur rêve d’un Liban souverain et jouissant d’une bonne gouvernance ».


(Pour mémoire : Samy Gemayel à « L’Orient-Le Jour » : Le martyre de mon frère est sacré)


Leader visionnaire

Michel Mecattaf, proche compagnon du ministre assassiné au sein du parti Kataëb, évoque pour L’Orient-Le Jour le souvenir d’« un homme purement libanais, libre de ses pensées et actions, qui n’acceptait aucun conseil provenant d’au-delà des frontières ». « Même au plan local, si Pierre Gemayel se faisait entourer de personnes compétentes qu’il savait écouter, il prenait les seules décisions qu’il estimait opportunes ». Parmi ces décisions, M. Mecattaf cite « le boycottage des élections législatives de 1996, la création du Rassemblement de Kornet Chehwane et du Rassemblement du Bristol, ainsi que la restructuration du parti Kataëb, que Pierre Gemayel a sorti de sa mouvance prosyrienne, ce qui a favorisé l’adhésion de plus de 25 000 nouveaux membres et la création de 364 bureaux du parti à l’intérieur du Liban et de nombreux autres dans différents pays ». « Au-delà de toute son action, c’est la révolution du Cèdre que Pierre Gemayel a voulu mener », ajoute M. Mecattaf, indiquant qu’« il en a été le pilier principal ». Que reste-t-il des valeurs que le ministre assassiné a défendues dans le cadre de ce mouvement ? « Malheureusement rien », estime M. Mecattaf, notant qu’« on n’aurait jamais imaginé que la mort de ce leader visionnaire qui œuvrait pour le redressement du pays n’allait pas servir à établir un État fort, libéré notamment de la corruption ». « Les Libanais n’ont pas confiance dans les responsables actuels », ajoute-t-il à ce propos, dénonçant « leurs marchés » ainsi que « les pots-de-vin, les dossiers des déchets et de l’électricité, et les montants mirobolants de salaires payés à des fonctionnaires inactifs ». M. Mecattaf déplore en outre que « ceux qui ont fait la guerre sont toujours aux commandes, commettant les mêmes erreurs et nous faisant payer les mêmes factures, alors qu’ ils auraient dû être remerciés et remplacés, comme cela s’est passé en France, en Angleterre et aux États-Unis dans l’après-guerre ».


(Pour mémoire : Amine Gemayel : J’ai découvert plus tard que Pierre se préparait presque à ce grand sacrifice)


« Je croyais que tout nous séparait »

Pour l’ancien député et ancien ministre Ahmad Fatfat (courant du Futur), joint par L’OLJ, « c’est dans ce contexte de déliquescence qu’on se rend compte davantage de l’ampleur de la perte subie par la mort de Pierre Gemayel ». « Une perte énorme tant au niveau de son engagement et de son combat politique qu’à l’échelle de ses prestations au sein du ministère dont il avait pris la charge », indique-t-il, estimant que « ses assassins n’ont pas voulu qu’il puisse réaliser son rêve d’un Liban où les jeunes vivraient dans la dignité et la sécurité ».

M. Fatfat accuse en outre les criminels d’« avoir voulu supprimer une personnalité ouverte, capable de transgresser les voies politiques confessionnelles ». Il évoque dans ce cadre le premier jour où, ministre de la Jeunesse et des Sports sous le gouvernement de l’ancien Premier ministre Fouad Siniora, il s’était retrouvé en Conseil des ministres, côte à côte avec Pierre Gemayel, comme l’exigeait le protocole. « Je croyais que tout nous séparait parce que nous venions d’horizons distincts et appartenions à des confessions différentes, mais j’ai tôt fait d’être conquis par sa capacité d’écouter et de comprendre, et par son sens des relations humaines et du respect des autres », confie M. Fatfat.

S’il constate que « la révolution du Cèdre, dont Pierre Gemayel est l’une des figures, n’a pas été plus loin à cause de la transformation progressive de l’équilibre des forces », l’ancien député estime que « ce dernier n’est pas mort pour rien, d’autant qu’il représente un courant qui persiste malgré tout ». Selon M. Fatfat, « ce moment de l’histoire (14 Mars) s’exprimera à nouveau et son esprit enraciné s’imposera lorsqu’un jour ou l’autre les circonstances le permettront ».


Pour mémoire 

Pierre Gemayel, onze ans déjà : le courage au service d’une cause toujours aussi vivace...

Samy Gemayel aux assassins de son frère : « Il y a ici 10 000 Pierre Gemayel »

« Pierre Gemayel était un chevalier sans peur et sans reproche »


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Georges MELKI

Il est significatif que de tous les martyrs du 14 mars, seul Pierre Gemayel a été tué par balles en plein jour! Cet assassinat porte toutes les marques d'une opération mafieuse, et il est légitime de se demander ce que cela signifie...Et puis où on est-on dans l'enquête relative à ce meurtre? Les tueurs se sont volatilisés comme par enchantement, et on n'en parle plus...C'est trop curieux pour être classé dans la même catégorie que les autres assassinats!

ACE-AN-NAS

Eh bien si ! On fait parler PIERRE par le fait d'évoquer son esprit VISIONNAIRE . Faut sortir de ses oeillères.

Rien ne dit que s'il avait été vivant il serait encore dans les mêmes discours .

Seul Dieu le sait .

Bery tus

Ici on paye un tribut aux martyrs ... on parle des morts on ne les font pas parler

Eleni Caridopoulou

C' est comme toujours la Syrie et le Hezbollah, les crimes qui ont fait au Liban

Irene Said

Pourquoi toujours dénigrer ce qui ne correspond pas à certaines idées et théories à sens unique ?

Pourquoi ceux qui défendent un Liban indépendant et souverain par ses propres forces ne valent pas grand chose aux yeux de certains ?

Vivons-nous actuellement dans un LIBAN NOUVEAU ET FORT...promis il y a quelques mois ?

Irène Saïd

L’azuréen

Les symboles vivent toujours

ACE-AN-NAS

C'est pas une prosopopée qui réglera nos problèmes.

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