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Moyen Orient et Monde

Gilles Gauthier : Les Arabes vivent presque tous le même malheur

Entretien
10/11/2018

Depuis les coulisses, sur la scène ou depuis les gradins, Gilles Gauthier raconte son histoire du monde arabe dans son dernier ouvrage Entre deux rives : Cinquante ans de passion pour le monde arabe (JC Lattès, 2018). Le récit autobiographique de cet ancien diplomate français, aujourd’hui conseiller de Jack Lang à l’Institut du monde arabe et traducteur des romans de l’Égyptien Alaa al-Aswany, est celui d’un homme qui a découvert le monde arabe à l’âge de dix-huit ans, et ne l’a jamais quitté, que ce soit pour y enseigner, pour apprendre, pour servir son pays ou par amour. De passage à Beyrouth à l’occasion du Salon du livre 2018, il répond aux questions de L’Orient-Le Jour.


De quoi le « monde arabe » est-il le nom ?
C’est une solidarité humaine, qui est de mon point de vue beaucoup plus forte que celle qui existe entre les pays européens, malgré des années de construction européenne très sérieuse. Sur le plan politique, il y a les mêmes passions. La dictature est aussi un point commun, quoique avec des nuances. Et puis, les Arabes vivent presque tous le même malheur historique.

Je ne pense pas qu’il y ait une nation arabe, comme on a voulu le dire à un certain moment, parce qu’il y a des nations assez distinctes à l’intérieur. Pour moi, c’est tout simplement l’ensemble des pays qui ont l’arabe pour langue véhiculaire principale et qui donc se rattachent à une civilisation commune. Chacun dans le monde arabe peut à un moment employer le mot arabe comme un des signes de son identité. Ce mot a des sens différents. Par exemple, quand vous allez en Égypte l’été et vous leur demandez « comment va le tourisme ? », ils vous répondront : Les Arabes ne sont pas venus. À ce moment-là, les Arabes sont ceux du Golfe, tandis que du côté de Marsa Matrouh (à l’ouest de l’Égypte sur la côte), les Arabes sont les Bédouins. Mais les Égyptiens, fiers d’avoir été à la tête de l’arabité à une certaine époque, se reconnaissent dans les poésies des poètes irakiens, connaissent la culture libanaise et vice-versa. Il y a un monde arabe, distinct du monde musulman. La frontière entre la Syrie et la Turquie et entre l’Iran et l’Irak sont de vraies frontières, qui séparent deux mondes différents malgré la religion commune.


Vous étiez en Algérie juste après l’indépendance, quel constat dressez-vous de la situation actuelle ?
L’Algérie est dans un état désespérant. Après sa courageuse guerre de libération, le peuple s’en est retrouvé privé de ses fruits. Au départ, ils ont lancé la reconstruction, à la française sur le plan administratif, et économiquement sur le modèle soviétique. Mais l’histoire a démontré qu’on ne peut pas diriger une économie d’en haut.

La dérive a commencé à partir des années 70. Devenu très idéologue, le président Boumediene a lancé la révolution agraire, qui a ruiné l’agriculture, et une gestion des entreprises, qui a ruiné l’industrie. Après Boumediene, l’arabisation a été très mal gérée, au point que les gens ont commencé à détester la langue arabe alors qu’historiquement, les Kabyles écrivaient en arabe, et les grands conquérants de la civilisation arabe dans cette région sont berbères.

D’autre part, l’enrichissement personnel s’est petit à petit installé chez la classe dirigeante, qui continue aujourd’hui à s’accrocher au pouvoir parce que c’est son fonds de commerce, comme un peu partout dans le monde arabe.

Aujourd’hui, le groupe de militaires qui détient le pouvoir, un peu comme le conseil des princes en Arabie saoudite, n’a pas réussi à s’entendre sur quelqu’un d’autre que Bouteflika pour la présidence.


Vous étiez ambassadeur au Yémen de 2006 à 2009. Avez-vous vu les germes du conflit actuel ?
Quand j’ai connu le Yémen, il n’était pas si heureux que ça en raison de la pauvreté. La première constatation qu’on peut faire, c’est que la frontière entre le Yémen et ses voisins représente le plus gros écart de fortunes dans le monde entier, incluant les frontières maritimes. Ensuite, la partie nord du Yémen du Nord n’a jamais été colonisée en dehors des côtes, tandis que le reste du pays a été colonisé à plusieurs reprises. C’est cette région qui est aujourd’hui aux mains des houthis, une famille de Sada, c’est-à-dire de descendants du Prophète.

Lors de la révolution de 2011, les houthis existaient en tant que force qui discutait avec les autres acteurs et expliquait leurs revendications. Cette révolution contre le président Ali Abdallah Saleh a fini par aboutir à son départ et à un dialogue politique pour aider à recomposer le Yémen et trouver une solution, peut-être fédérale. Au moment où j’y suis allé, le dialogue était ouvert, et c’est la première fois que j’ai rencontré des houthis représentants du mouvement politique éponyme. Petit à petit, le mouvement a pris de la force jusqu’au basculement que l’on connaît.


Vous habitez entre Paris et Le Caire, quel regard portez-vous sur la société égyptienne après le coup d’État de Abdel Fattah al-Sissi ?
Le monde arabe ne fait plus rêver comme il le faisait il y a quelques décennies. Mais il y a beaucoup de changements dernièrement. Parmi les grandes transformations internes qui ont eu lieu ces dernières années, le pays où elles sont le plus apparentes, c’est l’Égypte. Pendant les deux années après la chute de Moubarak, il y a eu une République « d’utopie », où les gens rêvaient d’un monde « possible ». Et ils l’ont vécu. Les filles et les garçons étaient mélangés sans que cela ne soit choquant, les islamistes ont découvert l’existence de femmes qui n’étaient pas voilées, les chrétiens et les musulmans ont été solidaires entre eux. Cependant, depuis le coup d’État de 2013, qui a amené les militaires au pouvoir, on est revenu à un ordre peut-être plus dur et répressif qu’avant. Mais comme le dit Leïla Chahid : « Si le monde arabe se porte mal, les sociétés arabes, elles, se portent bien. »

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