L'éditorial de Issa GORAIEB

Saintes indignations...

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
20/10/2018

De toutes les entreprises foireuses attribuées à Mohammad ben Salmane, l’affaire Khashoggi s’avère d’ores et déjà comme l’une de celles qui auront le plus sévèrement secoué le dattier royal d’Arabie saoudite, menaçant sérieusement de stopper la fulgurante ascension du prince. Qu’on se résigne à des demi-aveux ou que l’on se rabatte sur des boucs émissaires, seules des options bancales s’offrent en effet au dauphin trop pressé de monter sur le trône.


Saisissante revanche posthume, le sang d’un journaliste et intellectuel engagé aura fait ainsi plus de vagues que celui de milliers de victimes civiles de la guerre du Yémen, que conduisait le prince alors qu’il n’était encore que ministre de la Défense. Réconfortant certes, et néanmoins paradoxal est ce phénomène, le crime ayant pour théâtre une partie du monde où la liberté d’expression est pratiquement inexistante, et où la vie de ceux qui osent quand même en user ne pèse pas lourd. Tel est le cas de nombre de pays arabes, le Liban lui-même ayant eu à pleurer une longue cohorte de martyrs en dépit de ses traditions libérales. Tel est aussi d’ailleurs le cas de la vertueuse Turquie d’Erdogan, révoltée par l’horrible boucherie survenue sur son sol, résolue à faire toute la lumière sur cette barbarie, alimentant en savantes fuites les journaux tout en se gardant de rompre avec Riyad… et dont les prisons regorgent, elles aussi, de journalistes, quand ils ne sont pas assassinés.


Le caractère particulièrement épouvantable de la mise à mort de Jamal Khashoggi, qui aurait été dépecé vivant par ses tortionnaires, suffirait-il dès lors pour remuer les consciences internationales, au point de paraître occulter en elles la vieille fascination du dieu pétrole ? À tout seigneur tout (dés)honneur, édifiantes sont les contorsions auxquelles est contrainte de se livrer une Amérique écartelée entre ses intérêts, autant mercantiles que stratégiques, et les valeurs dont elle se dit le champion. En l’espace de quelques jours, l’administration Trump, tel un engin à géométrie extrêmement variable, sera passée par toutes les phases de la stupeur, de l’embarras, de la réserve, du réalisme, du cynisme, de l’horreur et de la colère : tantôt rappelant au bon peuple combien précieux est le rôle du royaume dans l’endiguement de l’Iran et quelle manne pour le complexe militaro-industriel US sont les colossaux contrats d’armement; et tantôt menaçant Riyad de graves conséquences, alors que semblait se confirmer la mort du supplicié.


Si la démarche des autres grandes démocraties semble moins erratique, nimbée qu’elle est d’une prudente discrétion, elle n’échappe guère au même dilemme que pose ce conflit aigu entre intérêts nationaux et fidélité aux principes. Fait significatif, c’est à Dieu plutôt qu’à ses saints, au roi Salmane plutôt qu’au jeune et désormais sulfureux émir, que se propose d’en appeler le président français Emmanuel Macron, alors que se succèdent les défections d’officiels et de chefs d’entreprise américains et européens au forum mondial organisé par MBS, lequel n’aura jamais mieux mérité son appellation de Davos du désert.


Alors, gouvernements et multinationales idylliquement unis dans une même et sainte horreur du crime ? Puissant est le tableau, mais faut pas trop rêver, et cela pour deux raisons. États et empires financiers ne marchent pas au sentiment, et il est bien rare qu’ils sacrifient totalement leurs intérêts sur l’autel des idéaux. En revanche, et surtout face à des crimes politiques aussi abominables, les uns et les autres doivent tenir compte, qui de leur opinion publique (ah, les heureux peuples !), qui de leur public de consommateurs et de clients. On a boycotté Coca-Cola pour moins que cela.


La morale de cette triste histoire ? Pas trop de place, hélas, pour la morale pure, dans cette solennelle prière pour les morts.


Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

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