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Moyen Orient et Monde

Pourquoi la Turquie a besoin de rester en Syrie

Éclairage

Après avoir réussi à s’y bâtir une sphère d’influence non négligeable, Ankara a besoin de maintenir sa présence en Syrie pour atteindre ses objectifs.

09/10/2018

La Turquie n’est pas près de quitter la Syrie. C’est en tout cas ce que le président turc Recep Tayyip Erdogan a laissé sous-entendre lors d’un discours prononcé le 4 octobre courant lors d’un forum à Istanbul. « Lorsque le peuple syrien se prononcera par voie d’élections, nous rendrons la Syrie à ses propriétaires », a affirmé le « reïs ». Le message est clair : la Turquie restera en Syrie tant que Bachar el-Assad sera au pouvoir.

La politique diplomatique et militaire turque en Syrie est motivée par plusieurs objectifs : la lutte contre les milices kurdes des YPG/PKK à la frontière turco-syrienne, la question des réfugiés syriens, mais aussi les négociations avec le principal soutien du régime syrien, la Russie.

En tant que parrain des rebelles, Ankara entend avoir une place de premier choix autour de la table des négociations. La Turquie a conclu le mois dernier un accord stipulant la création d’une zone démilitarisée (DMZ) autour de la province d’Idleb, dernier bastion rebelle syrien que Damas souhaite à tout prix reconquérir et où Ankara s’est peu à peu construit une sphère d’influence politique, mais aussi militaire avec l’installation d’une douzaine de postes d’observation équivalant à des bases militaires. Cet accord russo-turc a offert un répit à Ankara, qui a vu l’offensive programmée du régime et de ses alliés sur Idleb repoussée, et qui lui a attribué la responsabilité du désarmement des rebelles et des jihadistes présents dans la DMZ. Ces derniers, selon les termes de l’accord, doivent rendre leurs armes lourdes avant le 10 octobre, et les jihadistes doivent quitter la zone cinq jours après, au plus tard.Les rebelles soutenus par la Turquie ont annoncé hier, après plusieurs jours d’hésitation, qu’ils remettraient leurs armes lourdes dans leur totalité en fin de journée. Ils ont été rejoints en début de soirée par des groupes jihadistes. Ces derniers, majoritaires dans la future DMZ, étaient jusqu’à hier restés murés dans leur silence et avaient refusé de remettre leurs arsenaux. Si cette manœuvre des combattants jihadistes a sans doute enlevé une épine du pied d’Ankara, la menace d’une offensive du régime et de ses parrains russes et iraniens n’a pas complètement disparu. Le président syrien Bachar el-Assad a qualifié hier de « mesure temporaire » l’accord russo-turc signé le mois dernier et assure que la province reviendra tôt ou tard au régime dans sa totalité.

« Dans la province d’Idleb, la Turquie s’est vu confier la tâche de désarmer les jihadistes dans un délai très court (10 octobre). En cela, l’accord de Sotchi se révèle très difficile à appliquer. La question est celle de l’attitude de Moscou si les combattants ne sont pas désarmés dans les délais : y aura-t-il une offensive aérienne russe ? » s’interroge Marc Pierini, ancien ambassadeur de l’Union européenne à Ankara, contacté par L’Orient-Le Jour.

« La Turquie veut être un acteur politique et militaire influent pour atteindre les objectifs stratégiques qu’elle s’est fixés (…) La présence d’Ankara en Syrie à long terme va être un vrai challenge pour le gouvernement turc », estime quant à lui Sinan Ülgen, spécialiste de la Turquie à l’institut Carnegie d’Istanbul, également contacté par L’OLJ. Cela est d’autant plus vrai dans la mesure où Ankara ne dispose pas d’alliés « fixes » en Syrie. Moscou et Téhéran appuient continuellement le régime de Damas dans sa volonté de réinstaurer son autorité dans chaque région du pays. Et Washington a fait des Kurdes, considérés comme une menace par Ankara, son principal allié en Syrie. La Turquie a pourtant besoin d’une présence à long terme en Syrie pour atteindre les objectifs qu’elle s’est fixés, notamment pour régler la question kurde.


(Pour mémoire : A Idleb, des dissonances rebelles planent autour de l'accord russo-turc)


Kurdes et réfugiés

« L’un des grands objectifs de la Turquie consiste à veiller à ce que la composante kurde soit “structurée” de manière à ne pas représenter un défi pour sa sécurité nationale. Chaque action du gouvernement turc est orientée de telle manière que ses objectifs soient atteints », poursuit Sinan Ülgen. Depuis 2016, la Turquie a multiplié les opérations militaires pour sécuriser sa frontière avec la Syrie en tentant de la débarrasser des combattants des Unités de protection du peuple kurde (YPG) liées au PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), considéré par Ankara comme terroriste. La dernière de ces opérations, « Rameau d’olivier », lancée le 20 janvier dernier, aura vu l’armée turque prendre aux YPG la région de Afrine (Nord-Ouest syrien) et des localités plus à l’est jusqu’à la ville de Manbij, où les troupes américaines sont stationnées. Celles-ci soutiennent les forces kurdes dans le cadre de la coalition contre le groupe jihadiste État islamique (EI).

La Turquie est dans une position ambivalente par rapport à Washington dans le sens où le soutien (diplomatique) américain lui est essentiel dans l’Ouest syrien. Mais la présence américaine lui est problématique dans la partie est du pays. Le cas de Manbij a été réglé par un accord sous forme de « feuille de route » mentionnant le départ des YPG de la ville et permettant aux deux armées d’effectuer des patrouilles régulières. Mais « les autorités turques ont annoncé à de multiples reprises qu’elles entendaient étendre leurs opérations entre l’Euphrate et le Tigre. Cela mettrait leurs forces en présence des forces spéciales américaines et françaises qui opèrent au nord-est de l’Euphrate. Il est peu probable qu’Ankara opte pour une solution qui comporterait le risque d’une confrontation avec deux pays alliés. Il restera la voie diplomatique », dit Marc Pierini.

Au-delà de la question kurde, Ankara a besoin de se maintenir en Syrie pour procéder au « repeuplement » des territoires qu’il a conquis dans le Nord syrien, lors de ses opérations militaires, avec les trois millions et demi de réfugiés syriens qui sont entrés sur son sol depuis le début du conflit. M. Erdogan avait annoncé durant la dernière campagne présidentielle de juin dernier que la Turquie allait bientôt renvoyer « ses invités » chez eux. « À l’échelle de la population, le grand nombre de Syriens en Turquie est source de mécontentement, mais pas au point qu’il y ait des protestations de masse pour demander leur départ. Par ailleurs, si la question des réfugiés est un problème pour la Turquie, cela n’a aucun impact politique. La population turque vit avec », nuance toutefois Sinan Ülgen.



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Sarkis Serge Tateossian

La Turquie rêve d'un retour à l'ottomania....

Ce que peut nous faire éclater de rire peut sembler à l'intérieur des frontières turques realiste (au vu du fanatisme des nationalistes turcs).


Si la Turquie trouve l'opportunité d'envahir l'Irak elle le fera aussi et sur le champ, sans état d'âme...


Tout le reste n'est que prétexte.

Envahir c'est endémique, c'est culturel en Turquie.

AIGLEPERçANT

Avoir le courage de dire je ne quitterai le pays que si le président élu et héros de son peuple syrien, BASHAR EL Assad quitte son propre pays ???!!!!!!

Quel culot !

Comment voulez vous que cette "affirmation" puisse être prise au sérieux. ?

La Turquie comme tous les pays qui ont envahi la Syrie du heros BASHAR quittera de gré ou de force , la Syrie n'est ni la Palestine ni la bensaoudie.

On apprendra à l'apprendre.

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