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Moyen Orient et Monde

« Nous à Idleb, on ne veut ni du régime ni de Hay’at Tahrir el-Cham »

Témoignages

Depuis près d’un mois, des dizaines de milliers de personnes arpentent chaque vendredi les rues de nombreux villes et villages du gouvernorat pour protester contre une offensive militaire de grande ampleur.


29/09/2018

« Le peuple veut la chute du régime », « La Syrie est à nous, ce n’est pas la maison d’Assad », « Libérez les prisonniers »… En huit années d’un conflit sanglant, les slogans n’ont pas changé d’un iota. Depuis quatre semaines, les habitants d’Idleb sont vent debout contre le régime de Damas et ses alliés, Moscou et Téhéran. Située dans le nord-ouest du pays, la province forte de 3 millions d’habitants représente le dernier bastion contrôlé par l’insurrection anti-Assad. Une zone que le régime espère reprendre dans son giron à n’importe quel prix. Depuis près d’un mois, des dizaines de milliers de personnes arpentent chaque vendredi les rues de nombreux villes et villages du gouvernorat pour protester contre une offensive militaire de grande ampleur. L’accord conclu le 17 septembre entre Moscou, allié de Damas, et Ankara, parrain de l’opposition, en faveur d’une zone démilitarisée a donné du répit aux habitants, sans pour autant leur faire perdre de vue leurs objectifs premiers. « Les manifestations à Idleb n’ont jamais cessé, elles ont gagné en intensité ces dernières semaines. Nous sommes là pour rappeler que nous voulons la chute du régime et que nous voulons recouvrer nos droits et notre liberté », confie Hassan Doush, un activiste, ancien étudiant de la faculté des lettres françaises d’Alep, contacté via Facebook. Une ferveur qui va non sans rappeler les balbutiements des manifestations pacifiques de 2011. « Ces nouvelles manifestations ont ravivé l’esprit de la révolution, et les gens sont déjà en train de suivre la voie de la liberté. Impossible pour nous d’accepter la mort ou de baisser les bras », affirme de son côté Souad Taqad, 31 ans, à Dar Te’zat, une petite bourgade de la province d’Alep frontalière de celle d’Idleb. Cette professeure d’anglais participe depuis le début à des manifestations antirégime, un « devoir » qu’elle prend à cœur. « Avec ce regain de manifestations de grande ampleur, j’ai ressenti le premier souffle de la révolution, avant que les jihadistes en tout genre soient venus tout compromettre », déplore Assaad Ashtar, un déplacé d’Alep, aujourd’hui à Idleb. Si de nombreuses personnes comme lui mettent un point d’honneur à crier leur colère, d’autres n’en voient pas l’utilité. « Après toutes ces années, à quoi bon manifester ? J’en ai ma claque », confie Ahmad, lui aussi originaire d’Alep, déplacé à Termanin au nord d’Idleb.


(Lire aussi : Damas instille le poison à petites doses à Idleb)



« Révolution de la liberté »

Propagées par des activistes, des images de marées humaines et de slogans en tout genre, provenant de dizaines de villes de la région, inondaient hier les réseaux sociaux. Rendez-vous était donné comme chaque vendredi en début d’après-midi par le biais de flyers électroniques et de messages sur Facebook. Les organisations locales se chargent de l’organisation ainsi que de la sécurité des participants. Des médias turcs filment également les scènes. Si les enfants sont nombreux, les femmes, elles, sont à peine visibles. « Je pense qu’elles sont, d’une part, mises à l’écart et, d’autre part, qu’elles s’autocensurent. Mais la plupart devraient participer, c’est ça aussi la “révolution de la liberté” », déplore Souad en mentionnant que les manifestantes ne sont en aucun cas importunées par les hommes. « Chez nous, à Khan Cheikhoun, on ne se mélange pas, mais il faudrait vraiment que certaines cassent enfin ces barrières, comme à Maarret al-Nooman par exemple », déplore de son côté Aya al-Youssef.

Au-delà des revendications habituelles, les organisateurs ont dédié la manifestation d’hier aux prisonniers politiques. Dans un pays ravagé par la guerre depuis 2011, des dizaines de milliers de personnes se trouveraient dans les geôles du régime de Damas, les organisations de défense des droits de l’homme dénonçant les tortures et abus dont elles sont victimes. Hier, à Maarret al-Nooman ou à Ariha, dans le sud d’Idleb, des adolescents et des adultes déguisés en bagnards hissaient des pancartes appelant au retour des détenus. Des enfants brandissaient des photos à l’effigie de leur père prisonnier. Un sujet qui touche, de près ou de loin, un grand nombre d’opposants au régime. « Nous sommes la voix des détenus, affirme Souad. Mon amie a été enfermée dans les prisons du régime pour ses opinions, alors qu’elle était étudiante à l’Université d’Alep. Elle a été relâchée après trois ans, sans procès. Cela ne l’a pas empêchée de participer à de nouvelles manifestations malgré les traumas et la torture subie qui la hantent », raconte Souad. « Pas de dialogue ni de solution politique sans la libération des prisonniers et le départ de Bachar », pouvait-on lire hier sur des pancartes brandies à Khan Cheikhoun. « Nous sommes sans nouvelles de notre ami, un instituteur de 28 ans, arrêté après la chute d’Alep en 2016. Son père est mort il y a trois ans dans les prisons d’Assad », confie Yasser Hmeich, l’un des organisateurs de la manifestation d’Idleb.


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Spectre des bombardements

« Nous sommes extrêmement nombreux dans les rues pour rappeler les principes de la révolution qui brûlent toujours en nous : la chute du régime, la liberté et la libération des prisonniers », témoigne Yasser. Une explosion à Idleb une demi-heure avant le début de la manifestation a pourtant failli compromettre de peu sa bonne marche. « Je me dirigeais vers le cœur du mouvement quand j’ai reçu l’information, donc j’ai préféré rentrer chez moi », confie Assaad Ashtar. Le spectre des bombardements et des attentats de l’État islamique – qui y a des cellules dormantes – hante encore les habitants d’Idleb. « Même si l’explosion, qui a quand même fait un mort et trois blessés, a eu lieu loin de la manifestation, c’est certain que cela a influé sur la non-participation de beaucoup de gens en propageant la peur », affirme de son côté Abdelrahman Najjar, un activiste.

Darkouch, une ville proche de la frontière turque, s’est quant a elle vu contrainte d’annuler le mouvement humain pour raison de sécurité. Hassan Doush s’y trouvait pour y participer, avant de devoir regagner Idleb. « Les gens ont peur des bombardements, même s’ils ont fortement diminué. Et puis Assad a des espions partout et il pourrait avoir posé des bombes parmi les manifestants », craint Souad. Une autre menace vient cependant se greffer aux manifestations organisées par la société civile. Celle de la présence de groupes armés indésirables. Les activistes et les manifestants cherchent à se défaire à tout prix de l’image qui colle à la peau de la province, celle d’un repaire jihadiste. Contrôlé en grande partie par le groupe Hay’at Tahrir el-Cham (HTC), né d’une fusion de plusieurs groupes parmi lesquels l’ancienne branche syrienne d’el-Qaëda, le rif d’Idleb est devenu, au fil des ans et des reconquêtes du régime, le terminus des populations refusant de se soumettre au régime, mais également aux forces armées de l’opposition. « Nous voulons rappeler au monde que nous ne sommes pas des terroristes », confie Hassan. Le puissant groupe reste très impopulaire parmi la population locale. « Le régime nous massacre sous prétexte de terrorisme. Mais nous, on brandit les drapeaux verts sur la terre d’Idleb, et ces drapeaux sont loin de représenter de quelconques terroristes et les armes », s’indigne Aya el-Youssef. Son mari, Ala’, participe chaque vendredi aux marches de Khan Cheikhoun, durant lesquelles le souvenir du massacre d’avril 2017 (attaque chimique imputée au régime) est ravivé. Son jeune garçon ainsi que son neveu, dont le père a succombé aux gaz toxiques, l’accompagnent à chaque fois. Leur sortie d’hier a toutefois rapidement tourné court. Une rumeur annonçant la participation de membres de HTC à la manifestation a empêché la plupart des activistes de s’y rendre. Une crainte fondée puisque, moins de trente minutes après le début de la manifestation, des pro-HTC remplaçaient le drapeau de la révolution par leur drapeau blanc. « C’est à ce moment-là que je suis parti. Pour leur montrer qu’ils n’ont rien à faire là, que nous sommes nombreux à refuser leur mainmise. Nous, on ne veut ni du régime ni de HTC », proteste Ala’. Les semaines précédentes, le groupe avait déjà tenté de s’emparer de l’événement sans succès. À Saraqeb, les manifestations ont carrément été interdites par les combattants islamistes, qui confisquaient les drapeaux révolutionnaires des habitants. « C’est pourquoi j’ai dû aller manifester, comme beaucoup d’autres, à Ariha, qui est sous contrôle du Front national de libération. C’était une bonne ambiance là-bas, sans menaces quelconques. HTC, c’est comme Daech (acronyme arabe de l’EI) et j’espère qu’il finira comme lui », confie Mohammad Barich, un photojournaliste de Saraqeb.

À Idleb en revanche, Yasser Hmeich affirme n’avoir vu flotter que les « drapeaux de la révolution » et n’a déploré aucun heurt. « Les gens à Idleb viennent de tout le pays : Hama, Homs, Damas, Alep, Deir ez-Zor… » dit-il. « Nous, les civils, sommes unis comme jamais, et nous gardons espoir de faire valoir nos revendications malgré toutes ces années de souffrance », conclut Ala’.


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ACE-AN-NAS

Ils veulent quoi alors ? Comme s'ils avaient le choix .

C'est comme au Liban, le nombre d'hypocrites qui disent nous ne voulons ni israel ni la bensaoudie ni l'Iran NPR.
Choisir c'est se priver, ne pas le faire c'est s'exposer .

La neutralité du Liban, un mythe depuis sa création.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DE LA PARTIRA L,ETINCELLE DU SECOND ROUND DU MATCH SYRIEN OU DU CONFLIT REGIONALO/INTERNATIONAL ! LA CRISE SYRIENNE VA DURER DANS LE TEMPS D,OU LE PROBLEME DES REFUGIES SYRIENS EST UN CASSE-TETE POUR LE LIBAN...

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