L'impression de Fifi ABOU DIB

Vocabulaire du feu

Impression
20/09/2018

Rarement l’art aura été aussi présent, aussi vibrant qu’en ce mois de septembre à Beyrouth. Les événements se chevauchent et font courir les visiteurs dans tous les sens, d’un bout à l’autre de la ville, de foires en vernissages. C’est la « saison » comme on disait en Europe, au XIXe siècle, quand s’ouvraient les festivités bisannuelles. Une saison démocratique cependant, qui ne connaît pas d’autre élite que celle des curieux, des avides de sens, des badauds éclairés. L’été fut consacré à la musique, l’automne s’adonne à l’art avec une réjouissante délectation. À la faveur de Beirut Art Fair, toute une constellation d’initiatives parallèles s’est fait jour, draînant novices et vétérans sur les mêmes lieux, tous souhaitant « tout faire » quitte à gravir, par 32° dans une atmosphère de chaudron, d’interminables escaliers aux marches inégales, tout en haut desquels est promise une installation.

À tout événement ses vieilles pierres. Celles de Beyrouth se résument pour le moment à quelques bâtiments du début du siècle dernier encore hantés par la guerre de 15 ans. La guerre est encore partout présente, on n’y peut rien, avec ses balafres canailles et partout, comme une fille de joies fanées relèverait ses jupons dessus sa jambe de bois, elle vous invite, suivez-moi-jeune-homme, en des lieux où vous entrez sans volonté. Ainsi de « Building with fire », l’exposition de Jean Boghossian au cœur du bâtiment longtemps muré qui abrita les locaux du quotidien L’Orient avant sa fusion avec Le Jour. Un de ces majestueux immeubles jaunes de l’époque du Mandat, d’abord squatté par les combattants et pilleurs du centre-ville lors de la grande razzia de 1976, et puis – le public l’a découvert avant-hier – vraisemblablement occupé par des commandos successifs, notamment syriens.

« Building with fire (Construire avec le feu) », ce titre joliment ambigu résume la démarche d’un immense artiste qui peint… au chalumeau. On regrette à peine que la dimension anecdotique de ce lieu interdit qui l’accueille prenne parfois le pas sur l’œuvre dispersée dans ce qui fut sans doute une succession de bureaux. Mais l’adéquation est parfaite entre les impacts aléatoires des balles et le rythme précis imprimé par le feu sur les toiles. L’artiste pyromane s’applique même à brûler le brûlé, noircir les trous noirs, ajouter ses propres graffitis aux graffitis existants, clamant en lettres de feu sa liberté de créateur entre les pauvres vers d’un soldat qui se languit de sa belle et la tirade obscène d’un autre qui veut juste en finir. Sur les toiles, on imagine la trajectoire braisillante du feu refroidi, on entend le crépitement confus qui a construit, puisqu’il s’agit bien de construire, ces symphonies visuelles. On se dit que jamais langues de feu n’ont été aussi disertes, réunissant en une impossible Pentecôte les barbares du passé et les éclopés du présent.

Reprendre les marches, quitter ce vortex à contrecœur. Longer les murs où s’écaillent plusieurs générations d’enduits. Longer la cage d’ascenseur sans ascenseur depuis longtemps. La gorge en feu de tout ce feu, traverser la nuit et constater que si Beyrouth est si vibrante, c’est que ses démons font une éternelle sarabande en des lieux insoupçonnés.

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