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Idées

Entre Assad et le Hezbollah, l’heure est à la renégociation

Commentaire
18/08/2018

«Merci la Syrie », tels furent les mots prononcés par le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, dans un discours clivant prononcé lors du rassemblement du 8 mars 2005 à Beyrouth, alors que l’armée syrienne était sur le point de se retirer du Liban après trois décennies d’occupation. S’il s’agissait d’une référence directe au soutien indéfectible du régime Assad à la résistance libanaise contre Israël, ce moment a été décisif dans la mesure où il s’inscrivait dans le cadre de la reprise en main par le parti de Dieu des réseaux et relais des pouvoirs syriens dans le pays. Les hommes de la Syrie au Liban passaient au service du Hezbollah.

Treize ans plus tard, un processus similaire se déroule en sens inverse, cette fois en Syrie. Après six ans d’une guerre qui a fait des milliers de morts et de blessés, le Hezbollah semble appelé à réduire sa présence dans le pays, sous la pression russe et avec l’accord du régime syrien. Selon les mots d’un politicien libanais : c’est au tour du régime syrien de dire « Merci, Hezbollah ». Ou, plus exactement, un merci au Hezbollah et à l’Iran pour tous les efforts qu’ils ont déployés pour la défense du régime d’Assad. Mais ce « merci » est également assorti d’un « non merci » à leur tentative de transformer la Syrie en autre mandataire iranien.

Tensions avec Moscou
Les développements en Syrie ont également des répercussions au pays du Cèdre, où un régime syrien revigoré revendique une partie de son influence perdue sur la politique libanaise. Cette émergence, bien que naissante, se produit parallèlement à la pression croissante exercée par la Russie sur l’Iran en Syrie. Quelques semaines après l’appel russe au retrait de toutes les troupes étrangères du sol syrien, une chronique publiée le 15 juillet dernier dans al-Watan, un journal syrien appartenant au cousin du président Bachar al-Assad, critiquait Ali Akbar Velayati, le principal conseiller du guide de la révolution pour les Affaires étrangères, pour avoir affirmé que l’intervention iranienne avait empêché un effondrement du régime syrien. Côté iranien, on n’est pas en reste : le 28 juin, un parlementaire iranien, Behrooz Bonyadi, s’alarmait du fait que la Syrie et la Russie « sacrifiaient » l’Iran, qualifiant même Assad d’« impoli ».

Jusqu’au mois de mai dernier, les médias pro-Hezbollah au Liban poussaient le Premier ministre désigné Saad Hariri à signer un accord de coopération militaire avec la Russie, qui accorderait à Moscou un accès aux bases militaires libanaises. Un engagement qui a vite cédé la place au silence sur cette question, depuis les tensions survenues en juin à Qousseir entre la police militaire russe et une unité du Hezbollah. Ce dernier avait joué un rôle de premier plan dans la défaite de l’opposition syrienne à Qousseir et dans les zones limitrophes en 2013, raison pour laquelle il y a maintenu une présence militaire et exercé une influence sur les affaires locales. D’autant que cette zone frontalière s’avère particulièrement sensible pour le Hezbollah, s’agissant d’un point de passage pour la contrebande de plusieurs de ses armes en Syrie. Depuis les élections législatives de mai, des espaces s’ouvrent entre le bloc prosyrien au Liban et le bloc pro-Hezbollah. Le ministre démissionnaire des Affaires étrangères, Gebran Bassil, pousse Hariri à rétablir les relations avec la Syrie, estimant notamment que cela faciliterait le retour des réfugiés syriens, permettrait la reprise des exportations terrestres libanaises via le poste-frontière de Nassib (entre la Syrie et la Jordanie) et aiderait le Liban à jouer un rôle dans l’effort de reconstruction syrien. Bassil voit très probablement en Syrie une porte d’entrée politique vers la succession de son beau-père, le président Aoun.


Renversement symbolique
De plus, les résultats des élections législatives ont renforcé la position de la Syrie au Liban, avec le retour au Parlement d’une série de politiciens étroitement liés au régime d’Assad. Parmi eux, Élie Firzli, un politicien grec-orthodoxe qui avait perdu son siège après le retrait syrien en 2005, a compris cette résurgence : « Je pense qu’une erreur historique a été corrigée », a-t-il déclaré après son élection à la vice-présidence du Parlement. De fait, la récupération d’une fonction occupée lors des années de l’hégémonie syrienne traduit un reversement symbolique par rapport aux événements de 2005. Un autre parlementaire, Jamil Sayyed, ancien directeur général de la Sûreté générale à l’époque de la tutelle syrienne et condamné à quatre ans de prison (de 2005 à 2009) pour son rôle présumé dans l’assassinat de Rafic Hariri, a adopté une position similaire à celle de Bassil sur la Syrie. Il a ainsi interpellé récemment Saad Hariri sur sa coordination avec la Russie sur la crise des réfugiés syriens, le pressant de se rendre plutôt à Damas pour régler cette question.

Il serait erroné d’interpréter les événements actuels à l’aune d’une scission entre le Hezbollah et un régime syrien soutenu par Moscou. Cette perspective est en effet peu probable. Ce qui se joue désormais semble plutôt relever d’une renégociation des termes de leur alliance. Par le passé, le régime d’Assad a toujours conservé une certaine souplesse sur la scène internationale, surprenant souvent Téhéran et le Hezbollah en négociant avec Israël – la dernière tentative remontant aux discussions « officieuses » engagées par les deux parties en 2007, selon les termes employés alors par la ministre israélienne des Affaires étrangères de l’époque, Tzipi Livni. Et les récents propos du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, qui a assuré le mois dernier qu’Israël ne s’opposera pas à ce qu’Assad reste au pouvoir pour peu que Téhéran retire ses forces du pays, ont certainement ravivé les craintes iraniennes à cet égard.

Pour l’instant, le Hezbollah semble surtout déterminé à jouer un rôle plus important dans le prochain gouvernement libanais. À l’heure où la reprise des sanctions américaines contre l’Iran est effective, le parti pourrait ne pas avoir d’autre choix que de se replier sur le front intérieur, où de nombreux défis restent à relever. À commencer par la grave crise économique que traverse le Liban et qui pourrait avoir de lourdes conséquences sur la base électorale socialement vulnérable du parti de Dieu.


Ce texte est une traduction d’un article publié sur le site de Diwan, le blog du Carnegie Middle East Center.

Mohanad Hage Ali est journaliste et directeur de la communication du Carnegie Middle East Center. Dernier ouvrage :

Nationalism, Transnationalism, and Political Islam (Palgrave, 2017).

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Sarkis Serge Tateossian

Quelque ce soit le scénario d'avenir au Liban, il y aura une constante : le vivre ensemble obligé de tous les libanais sans trop de triomphalisme du genre gagnant et perdant, car il n'y en aura pas vraiment!

Au fond nous sommes tous perdants dans ces épreuves, nos divisions et nos querelles ...

Nous avons de nombreux modèles de sagesse en politique (depuis Fakhr-Eldine) en philosophie, comme en littérature pour nous en inspirer, qu'attendons-nous ?

Irene Said

Avez-vous déjà vu l'image du chaton qui se regarde dans une flaque d'eau et qui s'y voit en tigre ?
Chez nous il y a pas mal de chatons et même de gros chats adultes qui s'imaginent en tigre !

Mais un jour la flaque d'eau disparaît et ne reste que le chat...qui n'est après tout... qu'un chaton...avec qui on peut jouer...

Irène Saïd

Yves Prevost

«Merci la Syrie! ». En France, à la libération, on en a fusillé pour moins que ça!

HABIBI FRANCAIS

L Iran fera payer tres cher au boucher de Damas sa trahison.

Eleni Caridopoulou

Le Hezbollah a peur de se trouver seul car la Rissie joue un grand rôle en Syrie et peut être un jour elle fera la paix avec Israel

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ILS VONT PARTIR DE SYRIE DE BON GRE OU DE MAL GRE !

gaby sioufi

et comme de bien entendu, entre temps, le liban lui se prepare au pire sans le faire.

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