De retour dans le giron de l’État, Ersal réclame le déminage de son jurd

Avant d’arriver à Ersal, un barrage de l’armée dressé au lieu-dit « Rass al-Serj » annonce ce qui a changé dans cette localité, neuf mois après la libération de son jurd. En réalité, c’est le secteur tout entier qui a été libéré après avoir payé un lourd tribut pendant six ans, depuis le déclenchement de la guerre en Syrie.

Les barrages de l’armée dans cette zone ressemblent désormais à tous les autres dans toutes les régions du pays. Les militaires ont réduit leur équipement pare-balles et leurs armes lourdes, et affichent moins de méfiance à l’égard des passagers dans leurs voitures. Désormais, il n’est plus besoin d’obtenir un permis pour se rendre à Ersal ou d’y voir un ami proche ou un parent. Il suffit de prendre le volant de sa voiture et de suivre la route, sans être tenaillé par la peur comme c’était le cas au cours des années précédentes.

Les positions des soldats libanais autour de Ersal et dans les localités avoisinantes ne ressemblent plus à des blockhaus. Pendant 5 ans, l’État avait encerclé la localité à l’aide de 5 000 soldats pour la protéger ainsi que les villages voisins de Laboué jusqu’à Hermel, en passant par Fakeha, Ras Baalbeck et Kaa.


06/08/2018

Désormais, les soldats circulent dans les ruelles de la ville, individuellement ou en petites patrouilles. Et les habitants sont heureux de les voir et de savoir qu’ils ont pris position sur les collines du jurd et sur les cimes de la chaîne orientale, le long de la frontière avec le Qalamoun syrien. Toutes ces régions étaient, il n’y a pas si longtemps encore, occupées par les combattants de Daech et d’al-Nosra et les habitants de Ersal ne pouvaient pas y aller... jusqu’à la bataille du jurd qui a permis de rendre la terre à ses propriétaires. Tous ces nouveaux éléments indiquent que Ersal est réellement revenue dans le giron de l’État. Mais...

Une grande tristesse étreint les habitants de la localité et ternit leur bonheur en dépit de la détente sécuritaire dont ils jouissent depuis la libération de leur région. Elle est due aux mines semées par les combattants dans de nombreux endroits de Ersal et de son jurd et qu’ils ont laissées derrière eux. Ces mines ont déjà fait 13 victimes parmi les soldats et les paysans. Elles ont aussi causé la mort de victimes syriennes et blessé sept personnes, provoquant chez certaines des amputations. Il faut préciser que l’armée libanaise parle de 5 victimes seulement.

La surface minée s’étend sur 120 km² et représente 30 % de la surface du jurd de Ersal et des terres agricoles de la localité, selon les données de l’armée. Selon des sources proches de la troupe, celle-ci devrait commencer par procéder à un état des lieux, avant d’entamer leur nettoyage trois mois plus tard.

Il faut préciser que Ersal a beaucoup changé depuis la fin d’août 2017. Avec les convois de combattants qui ont été évacués du jurd, 10 000 réfugiés syriens sont aussi partis. Ils ont été précédés par des milliers d’autres qui sont partis en plusieurs convois et les combattants évacués ont été ensuite suivis par les membres de leurs familles. Au point que le nombre de réfugiés syriens à Ersal est tombé de 120 000 à près de 60 000, dont 40 000 sont enregistrés auprès du Haut Comité pour les réfugiés relevant des Nations Unies (UNHCR).

Même les rues de la localité ont changé. Les voitures aux vitres fumées ont disparu, ainsi que les pickups qui circulaient sans plaque d’immatriculation. Les éléments armés ont aussi vidé les rues définitivement et les scooters et autres mobylettes qui créaient des frictions avec les habitants dans les ruelles étroites ont disparu. Seules les petites échoppes collées les unes aux autres, dont la plupart ont été ouvertes par les Syriens sont encore là.

Il y en a près de 500, alors que d’autres Syriens travaillent dans les échoppes des Libanais (elles sont au nombre de 150)

Les voies de passage entre la localité et son jurd ont aussi changé… en mieux. Depuis la bataille d’août 2014, les liens avaient été coupés entre Ersal et le jurd. L’accès au jurd, même le plus proche où il y a des plantations, avait été interdit aux habitants. Il s’agissait en fait d’une voie de passage. Mais comme plus personne ne passait, les champs d’habitude cultivés se sont desséchés. Les arbres ont perdu leurs fruits ne donnant plus de récolte, ni en hiver ni en été. C’est en tout cas ce qu’affirme Abou Rabih Braïdi, le seul paysan à ne pas avoir quitté sa terre pendant les années de crise.

Désormais, il n’est plus besoin d’un permis sécuritaire pour traverser les barrages de l’armée menant vers le jurd. Les barrages sont toujours là, mais les passants n’ont plus qu’à dire qu’ils se rendent chez telle personne dans les « champs » (c’est le nom que les habitants de Ersal donnent au jurd). Les soldats en poste au barrage vérifient leurs identités, notent la plaque d’immatriculation de la voiture sur un registre spécial et les habitants peuvent poursuivre leur chemin.

Abou Rabih ne cache pas la satisfaction des cultivateurs devant l’allégement des formalités de passage et en même temps face au déploiement de l’armée dans tout le jurd, jusqu’à la frontière avec la Syrie. Il affirme en souriant : « Le jurd est revenu à l’État et aux habitants de Ersal ».

De son côté, le président de la municipalité de Ersal, Bassel Hojeiri, qualifie la situation d’excellente. Il affirme aussi avoir perçu un grand changement dans la situation sécuritaire avec la libération du jurd et celle de la localité. Selon lui, les éléments armés ont disparu des rues, ainsi que les véhicules illégaux et tous les signes miliciens. Il ajoute que cela est conforme à la volonté des habitants de Ersal qui avaient réclamé avec insistance la présence de l’État, de l’armée et de toutes les forces de sécurité dans toute la diversité des services, dans la localité. Tout cela a d’ailleurs été réalisé grâce à la coopération des habitants avec les forces de l’ordre et à leur insistance à exiger le départ des éléments armés. Bassel Hojeiri a aussi précisé que l’État est en train de construire un commissariat à Ersal à la place de celui qui avait été occupé par les combattants au début de la bataille d’août 2014.

Selon le président de la municipalité, ce qui inquiète encore les habitants, ce sont les mines qui font régulièrement des victimes. Il réclame ainsi une accélération du processus de déminage pour que les terres reviennent à leurs propriétaires et pour que « la mort cesse de rôder », selon ses propres termes.

Les habitants de Ersal se plaignent aussi des pertes subies au cours des dernières années. Khaled Braïdi affirme ainsi qu’au cours des cinq dernières années, les habitants de Ersal ont perdu les récoltes du jurd. Les carrières ont cessé de fonctionner et l’extraction des cailloux a été stoppée. Tous ceux qui travaillaient dans ces domaines et dans celui des transports se sont retrouvés au chômage. Les offres d’emplois ont brusquement disparu, un phénomène jusque-là inconnu des habitants de la localité.

En réalité, Ersal était effectivement le moteur de l’économie de la Békaa-Nord. Les habitants avaient transformé leur jurd en oasis en y plantant 4 750 000 arbres, pour la plupart des cerisiers, des abricotiers et des pommiers. Dans le bas jurd, les paysans cultivaient des légumes et leurs récoltes étaient un pilier de l’agriculture dans la région.

Selon Khaled Braïdi, les carrières qui étaient dotées de 200 véhicules pour transporter les chargements depuis Ersal dans tout le reste du Liban étaient un gagne-pain essentiel, qui n’était pas moins important que les récoltes agricoles. De même, le commerce à travers la frontière syrienne, jusqu’au rif de Kousseir, Homs et le désert syrien au-delà de la chaîne orientale faisait vivre de nombreux habitants.

Les habitants de la localité ont estimé les pertes subies pendant toutes ces années à près de 50 milliards de LL. Mais l’État n’a versé que 10 milliards en guise d’indemnités, l’an dernier. Ces indemnités restent donc insuffisantes. Abou Ahmed Flity, un des agriculteurs du jurd affirme qu’il a payé 30 000 dollars pour réhabiliter sa ferme après y être retourné et l’avoir trouvée totalement détruite, alors que ses machines et ses véhicules ont été volés. Même les arbres qu’il a plantés depuis 10 ans et dont il n’a profité que pendant deux saisons se sont desséchés faute d’irrigation.

Selon le président de la municipalité, 150 000 arbres fruitiers sont morts dans le jurd et 120 maisons ont été entièrement détruites. Les arbres qui ne sont pas morts ont même été coupés par les combattants pour qu’ils se réchauffent en hiver.

Aujourd’hui, insiste Bassel Hojeiri, la bataille de Ersal est celle du développement. Il faut, selon lui, améliorer l’infrastructure qui favorise les habitants et près de 60 000 déplacés syriens. Selon lui, les rues sont en mauvais état, le réseau électrique a besoin de maintenance, ainsi que les installations d’eau. Mais pour lui, le plus urgent est de régler le problème des infrastructures sanitaires qui s’aggrave avec les camps de déplacés au nombre de 120 autour de la localité et menace désormais les eaux souterraines.

Bassel Hojeiri soulève aussi le problème des écoles, qui depuis 2011 fonctionnent avec deux séries d’horaires pour pouvoir absorber les élèves et ceux des camps syriens. Les équipements et les bâtiments ont besoin de réhabilitation car ils font l’objet d’un usage intensif en étant ouverts et fonctionnels tout au long de la journée.

Selon Khaled Braïdi, sortir de la crise ne se fait pas en paroles et avec des vœux pieux. Il faut donc, dit-il, que l’État tende réellement la main à Ersal pour que son retour dans le giron officiel libanais soit complet. La plupart des carrières ont été détruites et pillées et les habitants n’ont pas les moyens de les réhabiliter sans les indemnités du gouvernement.

Bassel Hojeiri estime que le retour en force de la pierre de Ersal sur le marché libanais est un grand défi, car il y a désormais la concurrence de la pierre égyptienne et de la pierre syrienne et les habitants de Ersal ont besoin de temps pour retrouver leurs marchés.

La détente sécuritaire dont bénéficient désormais les habitants de Ersal profite aussi aux Syriens. Abou Ahmed al-Kari déclare ainsi que la présence des éléments armés était dure pour les Libanais comme pour les Syriens, et peut-être même davantage pour ces derniers. Il rappelle ainsi les exécutions ordonnées par les combattants de Daech et d’al-Nosra visant des déplacés syriens pour des prétextes insignifiants. « Nous sommes donc soulagés depuis leur départ, dit-il. Et nous sommes heureux parce que Ersal est soulagée, mais aussi parce que nous ne sommes plus suspectés dès qu’il y a un incident sécuritaire ! ».

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Lorsqu’une mine change la vie d’une famille

La terre de Youssef Hojeiri (Abou Ahmed) lui manquait comme c’était le cas des autres habitants de Ersal. Avec la libération du jurd, il a donc voulu se rendre sur son champ, dans le secteur de Majar. Il s’est installé au volant de son pickup, sa femme Fatoum (Oum Ahmed) à ses côtés et sa fille célibataire et quatre de ses petits-enfants à l’arrière.

Une fois arrivé devant son terrain, il demande à sa fille et à ses petits-enfants de commencer à cueillir les cerises, en attendant de garer le pickup derrière la maison.

Aujourd’hui, Fatoum affirme qu’elle ne se souvient que du bruit d’une grande explosion. Elle s’est brusquement réveillée après avoir perdu connaissance à dix mètres de la maison. Elle a entendu les cris de sa fille et de ses petits-enfants. La mine qui a explosé a tué Abou Ahmed sur le coup et l’a propulsé loin du champ, à côté de la maison, avec deux vertèbres dorsales brisées. Fatoum avait aussi des brûlures au visage et aux yeux. Elle a commencé à ramper en direction de la voix de sa fille qui pleurait ses parents, croyant les avoir perdus tous les deux. Elle a entendu sa fille crier à l’intention des secours accourus sur place : « Il ne reste aucune trace de ma mère. Elle a été pulvérisée ». En réalité, elle n’avait pas vu sa mère propulsée loin par le souffle de l’explosion.

Ainsi, Abou Ahmed est mort à cause de la mine laissée par les combattants. Oum Ahmed n’est plus en mesure de travailler. Son fils Khaled a dû abandonner ses études afin de prendre la relève et nourrir la famille.

Oum Ahmed affirme que Khaled travaille jour et nuit pour assurer les frais de ses soins. « Je n’ai pas de couverture sociale du ministère de la Santé, dit-elle, et ils ne reconnaissent pas la carte du ministère des Affaires sociales. Oum Ahmed a déjà perdu deux fils, le premier dans un accident de voiture et le second des suites d’une crise cardiaque. « Je n’ai pas eu le temps de les marier », dit-elle, des sanglots dans la voix. L’explosion de la mine lui a aussi laissé une migraine chronique et une tension artérielle au niveau des vaisseaux sanguins et du cœur, sans parler des nombreuses cicatrices au visage. Aujourd’hui, elle n’a qu’un souhait : que l’État démine le jurd car, ajoute-t-elle, « je ne pourrais pas supporter de perdre encore Khaled ! ».


* Journaliste et chercheuse


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