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Moyen Orient et Monde

Il y a cinq ans, le père Paolo Dall’Oglio disparaissait à Raqqa

Syrie
31/07/2018

Il y a cinq ans, le 29 juillet 2013, le père jésuite Paolo Dall’Oglio se rendait au quartier général de l’État islamique à Raqqa, en Syrie, sa terre d’adoption, afin de demander la libération de journalistes otages du groupe jihadiste. Il n’a plus été revu depuis.
Arrivé dans l’ancienne capitale du califat le 28 juillet, le prêtre italien d’une cinquantaine d’années cherche immédiatement à rencontrer des personnes haut placées au sein de l’EI afin de négocier la libération des otages. Il essuie un premier refus, notamment dû au fait que « la majorité de ses interlocuteurs étaient irakiens et ne l’ont pas reconnu... S’il s’était agi de Syriens, ils auraient directement su de qui il s’agissait parce que tout le monde en Syrie connaissait le père Dall’Oglio », raconte Friedrich Bokern, le président de l’association humanitaire Relief and Reconciliation for Syria, parrainée par le prêtre jésuite. Mais cela ne l’arrête pas. Il retourne dès le lendemain au siège du gouvernorat de Raqqa, où s’était installé le commandement de l’EI, pour de nouveau plaider la cause des otages. C’est lors de cette deuxième visite qu’il va se faire arrêter et incarcérer par les jihadistes.

Amour de l’autre
Pour Friedrich Bokern, contacté par L’Orient-Le Jour, c’est son amour incommensurable pour l’autre, doublé d’un profond engagement envers la Syrie, qui a poussé le prêtre italien à se jeter dans la gueule du loup. Il n’en était d’ailleurs pas à son coup d’essai.
Installé en Syrie depuis les années 80, le père Dall’Oglio avait été expulsé du pays par le régime de Bachar el-Assad, pour avoir soutenu, voire porté, dès 2011, les appels à une transition politique pacifique. « Le mensonge et la torture ont été érigés en système depuis quarante ans. C’est une forme de guerre civile. Et la répression du régime vis-à-vis des jeunes descendus dans la rue a transformé cette révolution pacifique en une guerre civile encore plus violente et plus visible à partir de juin 2011 », déclarait le prêtre lors d’une conférence à Paris, en septembre 2012, rapporte Ignace Leverrier, ancien diplomate en Syrie, dans son blog sur Le Monde. « Je suis démocrate et révolutionnaire depuis mon enfance. Mon père disait tout le temps qu’il reprendrait les armes s’il y avait un coup d’État contre la démocratie en Italie », indiquait-il également à L’Orient-Le Jour, lors de l’un de ses passages à Beyrouth, en mars 2013. « Pour moi, il est naturel donc de soutenir la révolution. Ce qui n’est pas naturel, c’était l’immense patience de mes trente ans passés en Syrie, c’était un vrai sacrifice pour moi de traiter avec le régime fasciste », ajoutait-il.

« Personnalités des anciens prophètes »
Le parcours du père Dall’Oglio n’a pourtant pas toujours été aussi politique. Ancré dans une spiritualité profonde et dans la prière, le père jésuite, né au milieu des années 50, a rapidement eu la vocation d’aller à la rencontre de l’autre, surtout de la communauté musulmane. Cet appel le pousse à se rendre, dès la fin des années 70, au Liban puis en Syrie, où il lance la rénovation du monastère de Mar Moussa, et fonde une nouvelle communauté religieuse dédiée aux relations d’amitié islamo-chrétiennes et au dialogue. En 2011, il ressent « malgré lui le besoin d’élever la voix » afin de soutenir les mouvements de protestation naissants en Syrie, raconte M. Bokern. « Sa personnalité est celle des anciens prophètes de l’Ancien Testament, qui n’ont pas hésité à hausser le ton. Il avait beaucoup d’humour et de tendresse, mais c’était un combattant », se souvient-il.
En mai 2014, plusieurs sources, dont un membre dissident du groupe jihadiste, cité dans un communiqué de la Ligue syrienne de défense des droits de l’homme, avaient affirmé que le père jésuite avait été exécuté quelques heures après son arrivée au siège de l’EI, le 29 juillet. Trois ans plus tard, un combattant de l’EI arrêté lors de la prise de Raqqa par les Forces démocratiques syriennes avait affirmé, dans une interview à Asharq el-Awsat, que le prêtre avait été assassiné début août 2013, quelques jours seulement après son enlèvement. « Nous avons des preuves que ces témoignages sont faux », assure toutefois Friedrich Bokern.
En 2016, Rami Abdel Rahmane, directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), indiquait que certaines de ses sources avaient affirmé avoir vu le prêtre « dans la prison de Sedd el-Fourat », un des centres de détention de l’EI situé non loin de Raqqa. M. Abdel Rahmane rapportait néanmoins également que d’autres sources appuyaient la thèse d’une exécution dès le 29 juillet 2013.
Selon M. Bokern, ce « mythe » de l’exécution rapide du père jésuite sert les intérêts du régime de Damas, pour qui Dall’Oglio était « l’ennemi public numéro un car il était le seul à avoir contredit le narratif du régime qui se posait en tant que protecteur des chrétiens ». « Le régime Assad ne veut pas lever le voile sur le sort du père : si le décès de Dall’Oglio était officiellement annoncé, de nombreux appels seraient lancés pour faire de lui un martyr, tandis que s’il était déclaré vivant, le pape aurait fait pression pour sa libération », estime M. Bokern.
Une stratégie qui semble payer car si, au sein de la communauté du père Dall’Oglio, « l’espoir qu’il soit en vie est resté très fort pendant trois ans, aujourd’hui, seule la moitié de ses proches y croient encore, se désole Friedrich Bokern. Certains témoignages circulent encore, ceux de compagnons de cellule par exemple, mais il n’existe aucune preuve concrète de sa survie ».

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