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Analyse

Le retour de la gauche marocaine, à la faveur de la crise du Rif

Les partis traditionnels de la gauche modérée peinent à combler leur déficit de crédibilité depuis l’échec de leur expérience gouvernementale.

Une manifestation à Rabat contre les lourdes condamnations de protestataires rifains. Youssef Boudlal/Reuters

Les rues de Rabat ont été témoins, dimanche, d’un spectacle devenu peu commun au Maroc : une manifestation réussie se déroulant sur des thèmes chers à la gauche marocaine. Entre 8 000 et 15 000 personnes ont défilé pour protester contre les lourdes condamnations de jeunes protestataires rifains. Au milieu de cette protestation qui est, selon Brahim Oumansour, consultant en géopolitique et en relations internationales, « conduite principalement par une jeunesse instruite, issue de la classe moyenne et populaire », se mêlaient militants et politiciens de gauche, ainsi que de jeunes actifs dans la société civile ou découvrant le monde militant sans avoir aucun lien avec un quelconque parti politique.

Tous chantaient cependant des slogans marqués de l’ADN de cette gauche, contre la « prosternation » et contre la « horga », terme désignant l’arbitraire des puissants, ici le palais royal et l’appareil sécuritaire, faisant de cette manifestation une démonstration de force réussie, qui pourrait marquer le début d’un renouveau de ce camp politique.

Pourtant, la gauche était jusqu’à peu jugée moribonde au Maroc, ses partis affaiblis et discrédités, sa base militante en voie de rétrécissement permanent, son électorat se réfugiant dans l’abstention ou donnant son vote au parti islamiste. Le risque, exprimé par plusieurs responsables associatifs et spécialistes des droits de l’homme, de « nouvelles années de plomb », agit à nouveau comme un aiguillon favorisant la mobilisation de cette famille politique dont l’histoire se confond avec celle de ces années de répression sous le règne de Hassan II. Au nom de cet héritage, la lutte contre l’arbitraire judiciaire et contre la suprématie de l’appareil sécuritaire fait partie intégrante du programme de la gauche marocaine, dont les organisations de jeunesse étaient présentes au sein des cortèges de protestation. Au-delà de cette actualité immédiate, les revendications des condamnés, qui réclament pour leur région pauvre une présence étatique, des services publics et des investissements, entrent en résonance avec le programme socio-économique de la gauche.


(Lire aussi : À Casablanca, les partisans du Hirak du Rif réclament la libération des détenus)


Cependant, on distingue deux gauches qui divergent dans leurs réactions et leur gestion de ce mouvement protéiforme. Comme l’explique à L’Orient-Le Jour Brahim Oumansour, « les dirigeants de l’USFP (Union socialiste des forces populaires, sociaux-démocrates), qui fait partie de la majorité gouvernementale, ont réagi timidement. Dans un communiqué rédigé avec d’autres partis de la coalition au pouvoir, l’USFP se contente de rappeler l’indépendance des instances judiciaires ainsi que l’égalité face à la justice. Les formations de la gauche radicale, comme le CDT (Confédération démocratique du travail) et la FGD (Fédération de la gauche démocratique), soutiennent ouvertement le mouvement et dénoncent fermement la politique répressive des autorités marocaines ».

La position politique de la gauche de gouvernement est en effet très précaire. Principale force de contestation sous Hassan II, elle accède au gouvernement en 1997. Elle se trouve alors confrontée à son électorat, composé, comme l’explique à L’Orient-Le Jour Mohammad Madani, professeur de sciences politiques à l’Université de Rabat, d’« étudiants, de classes moyennes et de classes populaires urbaines », qui attendent de la gauche la réalisation de ses promesses de démocratisation et de son programme économique, alors qu’elle doit gérer la réalité du pouvoir. De fait, la gauche au pouvoir est contrainte, d’une part, de composer avec les exigences du palais royal et de l’appareil sécuritaire, et d’autre part d’opérer en catastrophe un recentrage économique « sous contrainte du PAS (Plan d’ajustement structurel du FMI) », comme le rappelle Mohammad Madani. Depuis lors, les partis de la gauche modérée sont vus comme ne pouvant porter aucune perspective de changement, ce que la participation à plusieurs gouvernements de coalition, sans avoir pu peser réellement sur la politique menée, n’a pas démenti. La gauche radicale, emmenée par la FGD, dispose quant à elle d’un réel capital de sympathie et d’une certaine ferveur militante qui l’a conduite à gagner ses deux premiers sièges au Parlement en 2016, mais souffre encore d’un déficit de crédibilité.


(Lire aussi : Zefzafi, le révolté devenu "icône" du mouvement du "Hirak" au Maroc)


La dérive autoritaire du Makhzen
Ce discrédit politique des partis de gauche explique le hiatus entre le succès des mobilisations populaires et l’apathie vis-à-vis de la gauche traditionelle. Comme le souligne Mohammad Madani pour qui « la multiplication des protestations sociales à caractère socio-économique et l’invention de nouvelles formes d’action collective, comme le boycott de certains produits, ne se sont pas accompagnées d’une multiplication du nombre d’adhérents aux structures organisationnelles de gauche ». Cependant, la séparation entre ces deux formes de militantisme ne sont pas étanches et des convergences sont néanmoins possibles. Pour Brahim Oumansour, « les condamnations décidées récemment par les autorités marocaines à l’encontre des meneurs du mouvement Hirak risquent aussi de radicaliser la mobilisation et de cristalliser les revendications autour de la lutte contre la dérive autoritaire du Makhzen, redynamisant ainsi la mobilisation au sein des associations et organisations issues notamment de la gauche radicale ».

Ces mobilisations, bien réelles, sont créées et organisées en dehors des cadres traditionnels de la gauche, grâce notamment aux réseaux sociaux, par une société civile qui s’est détachée de ceux qu’elle n’estime plus à même de la représenter. Pour redevenir la force politique qu’elle était et faire contrepoids aux islamistes, la gauche institutionnelle devra nouer des liens avec ces nouvelles formes de contestation, leur offrir l’expérience militante et les cadres nécessaires à leur maintien dans la durée et profiter de ce nouvel élan militant pour convaincre qu’elle peut à nouveau être une force de changement.



Les rues de Rabat ont été témoins, dimanche, d’un spectacle devenu peu commun au Maroc : une manifestation réussie se déroulant sur des thèmes chers à la gauche marocaine. Entre 8 000 et 15 000 personnes ont défilé pour protester contre les lourdes condamnations de jeunes protestataires rifains. Au milieu de cette protestation qui est, selon Brahim Oumansour,...

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