L'éditorial de Issa GORAIEB

Bronzage à la libanaise

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
11/07/2018

Ah ! les bonnes âmes, ah ! les nobles cœurs, ah ! les vertueux esprits ! À peine rentrés de vacances, à peine rangés maillots de bain, tee-shirts et sandales, vite remplacés par le costume d’alpaga ultrafin, voyez donc comme ces Excellences s’inquiètent de la persistance de la crise, agitent le spectre d’un effondrement socio-économique, rappellent que nul n’est à l’abri de la bombe à retardement menaçant de nous éclater à la figure. Et en appellent, pour finir, aux consciences des uns et des autres afin que soit vite formé un nouveau gouvernement…


Le problème, c’est qu’elles ont pris elles aussi des vacances, les consciences, et depuis fort longtemps déjà. Elles ne sont jamais émues ainsi des souffrances d’une population littéralement prise en otage par les plaideurs, laissée à l’abandon, dans la dèche, dans le noir, dans le vide des prestations publiques, empuantie aussi bien par la corruption ambiante que par les amoncellements d’ordures ménagères en panne de ramassage et de traitement. Si, dans la course effrénée au dépeçage de l’État, les diverses factions politiques ont un point en commun, un seul, c’est l’âpreté avec laquelle elles font valoir leur importance, sinon leur préséance, sur l’échiquier national : le corollaire étant le nombre de jetons (de pions ?) qui leur est dû au sein de ce véritable fourre-tout que sera, comme ses précédents, le prochain cabinet d’unité…


Parce qu’il faut bien se consoler comme on peut, on notera cependant que les citoyens, leurs intérêts vitaux et leurs préoccupations quotidiennes ne sont pas les seuls à faire les frais de l’actuelle épreuve de force. Ne nous faisons pas d’illusions : quantité négligeable au départ, nous ne serons jamais davantage, aux yeux des dirigeants, que des victimes collatérales. En revanche, et il est juste que ce soit leur tour, plus d’un mythe cher à ces messieurs est en train de fondre comme neige au soleil.


L’un d’eux est l’entente que concluaient en 2016 les deux principales forces chrétiennes du pays, et qui est aujourd’hui en état de mort clinique, tant il est vrai que cette déclaration de bonnes intentions, qui a grandement contribué à l’élection du président Aoun, était bourrée, de part et d’autre, d’arrière-pensées pas spécialement bonnes. Plus lourde de conséquences est toutefois la mise à nu de cette fiction qu’était l’avènement d’une présidence de la République forte mais non partisane, ayant pour vocations réforme et réhabilitation des institutions. De deux choses l’une, en effet.

Ou bien Michel Aoun, jouant à fond l’ambiguïté, croit tirer force des exigences que multiplie à souhait son gendre aux dents longues, son successeur à la tête du Courant patriotique libre, auquel cas il ne pourrait plus se poser en président de tous et arbitre de la nation ; ou bien alors, il lui faut dissiper la mince équivoque. Constater l’ampleur des dégâts. Et reconnaître que son ministre de gendre aura en somme fait davantage que tous ses adversaires réunis pour porter préjudice à l’image du régime. Bravo, petit !


Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

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