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Moyen Orient et Monde

Azadeh Kian-Thiébaut : En Iran, les manifestations ne sont pas près de s’éteindre

Interview express
27/06/2018

Le mouvement de contestation initié lundi par des commerçants du grand bazar de Téhéran s’est poursuivi hier et s’est étendu à d’autres villes du pays. Les éléments déclencheurs comme l’effondrement du rial iranien, la forte inflation et la baisse du pouvoir d’achat peuvent être vus comme des effets directs des sanctions américaines sur le pays ; sanctions que le gouvernement Rohani avait, sur le papier, atténuées avec l’accord sur le nucléaire iranien, très critiqué par l’opposition iranienne. Le retrait des États-Unis de cet accord le 8 mai dernier, qualifié hier et une fois de plus « d’épouvantable et d’illégal » par le président iranien, et l’annonce subséquente du départ des compagnies internationales ont accentué la pression sur une économie iranienne en difficulté.
Azadeh Kian-Thiébaut, professeure de sociologie et spécialiste de l’Iran à l’université Paris 7-Denis Diderot, répond aux questions de L’OLJ.

Quelles sont les raisons de cette contestation ?
Ces manifestations ont commencé avec les commerçants du grand bazar de Téhéran, elles se sont étendues à d’autres villes hier dont la troisième ville du pays, Ispahan, au centre ouest, la ville d’Arak plus au nord, où se trouve notamment un site nucléaire, ainsi que la ville de Kermanshah, dans le Kurdistan iranien.
Les raisons de cette contestation sont l’augmentation exponentielle du prix des devises, la baisse continue du rial iranien depuis deux mois, l’augmentation des prix dans les marchés, la baisse du pouvoir d’achat et l’augmentation, à chaque minute qui passe, du prix de l’or.
Depuis quelques semaines, le marché est absolument instable. Il y a un mécontentement du consommateur et du commerçant, qui ne peuvent ni acheter ni vendre. Par exemple, quelqu’un qui veut acheter un réfrigérateur se verra dire par un commerçant qu’il le lui vend à condition de payer la différence si le prix sur le marché augmente le lendemain.

Historiquement, quel est le poids politique et économique, en Iran, du grand bazar de Téhéran ?
Politiquement, ce sont les commerçants du grand bazar qui ont fait la révolution de 1979. Toute révolution a un coût, et ce sont les bazaris qui ont financé celui de la révolution de 1979, notamment en boissons et nourriture pour les manifestants. Du temps du chah, l’économie iranienne était fondée sur l’industrie et, après la révolution, sur le commerce. Mais avec les sanctions internationales ces dernières années, le marché est devenu incertain. Par conséquent, les gens n’achètent et ne vendent plus. Les premiers impactés sont les bazaris. Ceux qui sont descendus dans les rues ne sont pas nécessairement les très grands bazaris, ce sont surtout ceux d’envergure moyenne, voire les petits commerçants. Selon une information officielle, cinquante personnes ont acheté environ 380 000 pièces d’or. Ces personnes sont sûrement très riches pour pouvoir monopoliser le marché de l’or et des devises afin d’augmenter les prix pour pouvoir déstabiliser le gouvernement Rohani.


(Pour mémoire : Protestations en Iran: Rohani critique l'inaction des responsables)


Qui sont ces personnes ?
L’ancien chef des gardiens de la révolution a déclaré hier que s’il n’y avait pas de gouvernement, ces événements prendraient fin rapidement. Il y a donc une volonté politique d’en finir avec le gouvernement Rohani, et d’harmoniser le pouvoir politique en Iran. Le camp modéré du président Rohani souhaite négocier avec les Occidentaux pour mettre fin à l’embargo, tandis que le camp ultraconservateur, dont les gardiens de la révolution et le guide suprême, n’est absolument pas d’accord pour négocier avec les Américains ni pour répondre favorablement aux demandes européennes de limiter l’ingérence iranienne dans la région. Hier, le porte-parole du gouvernement, Mohammad Bagher Nobakht, a annoncé que les Iraniens doivent remettre (en circulation) leurs devises et leur or sur le marché.
Une centaine de personnes monopolisent ces biens. Au final, il s’agit là de cibler le gouvernement Rohani en refusant de mettre sur le marché ces devises et cet or pour arriver à un renversement ou un affaiblissement de ce gouvernement.

Quelles sont les issues possibles de cette contestation ?
Certains députés constatent la réalité : que l’inflation n’est pas maîtrisée. Un député de Téhéran du camp modéré, Gholam Reza Heidari, accuse les bandes mafieuses dans le domaine économique d’être responsables de l’augmentation exponentielle du prix des devises, en gardant leurs dollars et en augmentant leurs profits dans la foulée. Dans ce cadre, l’augmentation des devises n’est pas réelle, elle est l’œuvre de ces mafias contre le président Rohani.
Pour le moment et comme on peut le voir, malgré l’intervention des forces de l’ordre, les manifestations ne sont pas près de s’éteindre. Les représentants des différents commerçants (tapis, électroménager, bijoux…) ont essayé de calmer les esprits, en vain. On peut donc s’attendre à ce que ça continue.


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Eleni Caridopoulou

Et comment ils font pour donner de l'argent au Hezbollah ?

Irene Said

Cela grâce à celui qui les guide suprêmement en marche-arrière vers l'obscurantisme...

Et si le Liban ne prend garde, il va glisser sur la même pente, poussé par les alliés d'ici, guidés par cette même source suprême mais maléfique !
Irène Saïd

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

AVEC LES SACTIONS TRUMPIENNES ET L,INTERDICTION AUX PAYS D,ACHETER DU BRUT A L,IRAN LES CHOSES IRONT TRES MAL PROCHAINEMENT DANS CE PAYS !

George Khoury

bom debarras

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