Ces initiatives qui changent le monde

Mettre fin au sexisme, école par école

La professeure Erin Vogel lit "Rouge : l'histoire d'un crayon" à sa classe le, en janvier dernier, à l'école primaire de Crestwood à Madison dans le Wisconsin. Le livre "à propos d'un crayon rouge qui colorie en bleu" fait partie d'une campagne pour les droits de l'Homme diffusée lors des pré-rentrées dans l'ensemble du Madison et qui vise à enseigner l'égalité de genre et l'empathie de manière adaptée à des enfants du primaire. Photo Jessica Mendoza/ The Christian Science Monitor

Etats-unis
Sara MILLER LLANA | Christian Science Monitor
16/06/2018

Par une matinée glaciale, alors que le givre blanchit le bord des fenêtres à Madison, dans le Wisconsin, Erin Vogel lit une histoire à voix haute à sa classe de CE1, à l’école élémentaire de Crestwood. Elle parle de Rouge, un crayon désorienté dont le nom ne correspond pas à sa vraie couleur : tout ce qu’il dessine devient bleu. « Il était rouge, lit Mme Vogel, mais il n’était pas très bon pour ça. » Elle se tourne vers ses élèves, affalés sur des tapis colorés sur le sol de la classe, et leur demande quel est le sujet du récit selon eux. « Cela parle du fait que peu importe qui vous êtes à l’extérieur, propose Kate, une élève. S’ils voient qu’il est rouge, et qu’en fait il se révèle bleu, alors ils doivent simplement dire “C’est bon, il est différent” ».
 

Cet échange banal fait partie d’un vaste plan lancé par la circonscription scolaire de Madison pour lutter contre l’intimidation et le harcèlement en favorisant l’empathie et l’inclusion. Et ce n’est pas la seule initiative de ce genre. Madison s’inscrit dans le cadre d’une mosaïque d’initiatives menées dans les écoles des États-Unis, qu’elles soient petites ou grandes, pour extirper le sexisme avant qu’il ne s’installe, apprendre à s’exprimer sur son lieu de travail et empêcher les abus ou la violence domestique. Autant de points au centre du mouvement #MeToo.
Bien sûr, de tels efforts seraient jugés culturellement inappropriés, voire illégaux, dans de nombreux pays. Une partie du travail d’éducation sur le genre continue d’agacer certains parents qui s’inquiètent à l’idée que l’agenda libéral puisse se glisser dans les salles de classe. Pourtant, il y a de plus en plus de preuves que les cours formels proposés par les écoles, dans lesquels les enseignants sont formés pour reconnaître et contrer les vieux schémas de pensée, contribuent à modeler les rapports interpersonnels de la nouvelle génération.

« Ces enfants grandissent en étant conscients que le pouvoir est mal équilibré dans notre société, et ils sont mis au défi de découvrir ces mécanismes et de les analyser », explique Joshua Forehand, directeur de Nuestro Mundo, une école publique élémentaire du Wisconsin qui a introduit les débats sur le genre et l’identité au programme.

À travers tout le pays, les écoles intègrent de plus en plus l’enseignement de l’égalité entre les sexes au niveau primaire, lorsque l’éducation académique commence. L’idée est d’offrir l’occasion aux élèves de réfléchir à l’intégration et à la diversité, en même temps qu’ils apprennent à lire, à écrire et à résoudre des problèmes de mathématiques.
Le programme Welcoming Schools de la Fondation Human Rights Campaign est au cœur du travail mené par le district scolaire de Madison. Il a été créé pour répondre aux besoins des étudiants transgenres ou qui ne s’identifiaient pas exclusivement au sexe masculin ou féminin. Faisant partie des nombreux programmes de ce type qui ont émergé aux États-Unis depuis le début des années 2000, il vise désormais à aborder des thèmes plus larges, tels que l’égalité et la tolérance entre les sexes.
Certains projets, tels qu’Expect Respect, lancé par SAFE Alliance à Austin, au Texas, ont démarré comme groupes de soutien pour des étudiants victimes de violences à la maison ou de relations abusives, en couple ou entre pairs. D’autres – comme Coaching Boys Into Men, né en Californie – ont pour but d’élever des garçons empreints de compassion et de redéfinir la virilité.


Faire bouger les lignes
Selon les éducateurs, ces programmes sont en train de faire bouger les lignes. « Nous sommes en train d’élever une génération de garçons qui considèrent les filles comme leurs égales, affirme Erin Vogel. Et nous espérons qu’en grandissant, ils comprendront que les femmes ont les mêmes droits et méritent le même respect qu’eux. »

La preuve de leur succès est loin d’être anecdotique. À la base des programmes tels que Welcoming Schools, il y a ce constat confirmé par la recherche : il existe une corrélation entre les actes d’intimidation commis pendant l’enfance et les faits de harcèlement sexuel commis pendant l’adolescence et l’âge adulte. En 2003, une enquête menée par Expect Respect à l’école élémentaire a montré que les élèves qui avaient participé à des jeux de rôle et à des discussions en classe identifiaient plus facilement que d’autres camarades ce qui pouvait relever du harcèlement sexuel. Ce programme a également sensibilisé les enfants et, surtout, modifié les comportements adoptés face à des situations d’intimidation ou de harcèlement.

Mais de nombreux programmes ayant trait à la diversité et à la tolérance, notamment ceux de  Welcoming Schools, ont rencontré des résistances – en particulier sur des sujets tels que celui des parents de même sexe. En octobre, un collège d’Atlanta a fait face à des réactions violentes de parents quand ils ont appris que des élèves de CM2 avaient été interrogés sur l’identité sexuelle. Un professeur de lycée de Cambridge, New York, a été suspendu en novembre pour avoir distribué des documents sur la sexualité et le genre.
« Certains parents ne veulent pas que leurs enfants en CP et CE1 rentrent à la maison en disant que les gens peuvent vivre dans des familles de structure différente », explique Dorothy Espelage, professeure de psychologie à l’Université de Floride. Malgré cela, elle estime que les éducateurs devraient s’adresser aux élèves le plus tôt possible, toujours dans un climat respectueux. « Il faudrait commencer cette conversation dès la maternelle, souligne-t-elle. Mais ces cours doivent être conduits en toute délicatesse. »

En fin de compte, enseigner la prévention ne consiste pas à protéger une victime ou à punir un agresseur, mais à rendre la société capable d’analyser le problème. « Les élèves qui ont participé aux groupes d’intervention se sentent ensuite mieux à même de réagir face au harcèlement sexuel, affirme Barri Rosenbluth, une assistante sociale qui a réalisé l’étude du CDC sur la prévention du harcèlement. Ce sont les témoins courageux qui seront en mesure de faire changer les choses. »

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Mettre fin au sexisme, école par école

La professeure Erin Vogel lit "Rouge : l'histoire d'un crayon" à sa classe le, en janvier dernier, à l'école primaire de Crestwood à Madison dans le Wisconsin. Le livre "à propos d'un crayon rouge qui colorie en bleu" fait partie d'une campagne pour les droits de l'Homme diffusée lors des pré-rentrées dans l'ensemble du Madison et qui vise à enseigner l'égalité de genre et l'empathie de manière adaptée à des enfants du primaire. Photo Jessica Mendoza/ The Christian Science Monitor

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Sara MILLER LLANA | Christian Science Monitor
16/06/2018

Par une matinée glaciale, alors que le givre blanchit le bord des fenêtres à Madison, dans le Wisconsin, Erin Vogel lit une histoire à voix haute à sa classe de CE1, à l’école élémentaire de Crestwood. Elle parle de Rouge, un crayon désorienté dont le nom ne correspond pas à sa vraie couleur : tout ce qu’il dessine devient bleu. « Il était rouge, lit Mme Vogel, mais il n’était pas très bon pour ça. » Elle se tourne vers ses élèves, affalés sur des tapis colorés sur le sol de la classe, et leur demande quel est le sujet du récit selon eux. « Cela parle du fait que peu importe qui vous êtes à l’extérieur, propose Kate, une élève. S’ils voient qu’il est rouge, et qu’en fait il se révèle bleu, alors ils doivent simplement dire “C’est bon, il est différent” ».
 

Cet échange banal fait partie d’un vaste plan lancé par la circonscription scolaire de Madison pour lutter contre l’intimidation et le harcèlement en favorisant l’empathie et l’inclusion. Et ce n’est pas la seule initiative de ce genre. Madison s’inscrit dans le cadre d’une mosaïque d’initiatives menées dans les écoles des États-Unis, qu’elles soient petites ou grandes, pour extirper le sexisme avant qu’il ne s’installe, apprendre à s’exprimer sur son lieu de travail et empêcher les abus ou la violence domestique. Autant de points au centre du mouvement #MeToo.
Bien sûr, de tels efforts seraient jugés culturellement inappropriés, voire illégaux, dans de nombreux pays. Une partie du travail d’éducation sur le genre continue d’agacer certains parents qui s’inquiètent à l’idée que l’agenda libéral puisse se glisser dans les salles de classe. Pourtant, il y a de plus en plus de preuves que les cours formels proposés par les écoles, dans lesquels les enseignants sont formés pour reconnaître et contrer les vieux schémas de pensée, contribuent à modeler les rapports interpersonnels de la nouvelle génération.

« Ces enfants grandissent en étant conscients que le pouvoir est mal équilibré dans notre société, et ils sont mis au défi de découvrir ces mécanismes et de les analyser », explique Joshua Forehand, directeur de Nuestro Mundo, une école publique élémentaire du Wisconsin qui a introduit les débats sur le genre et l’identité au programme.

À travers tout le pays, les écoles intègrent de plus en plus l’enseignement de l’égalité entre les sexes au niveau primaire, lorsque l’éducation académique commence. L’idée est d’offrir l’occasion aux élèves de réfléchir à l’intégration et à la diversité, en même temps qu’ils apprennent à lire, à écrire et à résoudre des problèmes de mathématiques.
Le programme Welcoming Schools de la Fondation Human Rights Campaign est au cœur du travail mené par le district scolaire de Madison. Il a été créé pour répondre aux besoins des étudiants transgenres ou qui ne s’identifiaient pas exclusivement au sexe masculin ou féminin. Faisant partie des nombreux programmes de ce type qui ont émergé aux États-Unis depuis le début des années 2000, il vise désormais à aborder des thèmes plus larges, tels que l’égalité et la tolérance entre les sexes.
Certains projets, tels qu’Expect Respect, lancé par SAFE Alliance à Austin, au Texas, ont démarré comme groupes de soutien pour des étudiants victimes de violences à la maison ou de relations abusives, en couple ou entre pairs. D’autres – comme Coaching Boys Into Men, né en Californie – ont pour but d’élever des garçons empreints de compassion et de redéfinir la virilité.


Faire bouger les lignes
Selon les éducateurs, ces programmes sont en train de faire bouger les lignes. « Nous sommes en train d’élever une génération de garçons qui considèrent les filles comme leurs égales, affirme Erin Vogel. Et nous espérons qu’en grandissant, ils comprendront que les femmes ont les mêmes droits et méritent le même respect qu’eux. »

La preuve de leur succès est loin d’être anecdotique. À la base des programmes tels que Welcoming Schools, il y a ce constat confirmé par la recherche : il existe une corrélation entre les actes d’intimidation commis pendant l’enfance et les faits de harcèlement sexuel commis pendant l’adolescence et l’âge adulte. En 2003, une enquête menée par Expect Respect à l’école élémentaire a montré que les élèves qui avaient participé à des jeux de rôle et à des discussions en classe identifiaient plus facilement que d’autres camarades ce qui pouvait relever du harcèlement sexuel. Ce programme a également sensibilisé les enfants et, surtout, modifié les comportements adoptés face à des situations d’intimidation ou de harcèlement.

Mais de nombreux programmes ayant trait à la diversité et à la tolérance, notamment ceux de  Welcoming Schools, ont rencontré des résistances – en particulier sur des sujets tels que celui des parents de même sexe. En octobre, un collège d’Atlanta a fait face à des réactions violentes de parents quand ils ont appris que des élèves de CM2 avaient été interrogés sur l’identité sexuelle. Un professeur de lycée de Cambridge, New York, a été suspendu en novembre pour avoir distribué des documents sur la sexualité et le genre.
« Certains parents ne veulent pas que leurs enfants en CP et CE1 rentrent à la maison en disant que les gens peuvent vivre dans des familles de structure différente », explique Dorothy Espelage, professeure de psychologie à l’Université de Floride. Malgré cela, elle estime que les éducateurs devraient s’adresser aux élèves le plus tôt possible, toujours dans un climat respectueux. « Il faudrait commencer cette conversation dès la maternelle, souligne-t-elle. Mais ces cours doivent être conduits en toute délicatesse. »

En fin de compte, enseigner la prévention ne consiste pas à protéger une victime ou à punir un agresseur, mais à rendre la société capable d’analyser le problème. « Les élèves qui ont participé aux groupes d’intervention se sentent ensuite mieux à même de réagir face au harcèlement sexuel, affirme Barri Rosenbluth, une assistante sociale qui a réalisé l’étude du CDC sur la prévention du harcèlement. Ce sont les témoins courageux qui seront en mesure de faire changer les choses. »

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