Ces initiatives qui changent le monde

Ces familles suisses qui accueillent des migrants à la maison

Adam était l'un des 43 migrants adolescents hébergés dans le foyer de la Croix-Rouge. Il a trouvé une famille à Lugano. Photo Keystone/Ti-Press

Suisse
Simonetta Caratti | La Regione
16/06/2018

« Ma famille suisse est incroyable. Ils m’ont tant aidé », confie Morad Essa, le premier demandeur d’asile érythréen à avoir été accueilli par une famille en Suisse. Le jeune homme est arrivé en 2015 à Lully, une petite municipalité vaudoise. Cette ville a été la première dans le pays à proposer aux migrants un accueil chez des particuliers. Une initiative reproduite depuis dans de nombreux cantons suisses. Ces deux dernières années, 200 réfugiés ont pu en bénéficier à Vaud ; 120 ont été accueillis dans 60 familles volontaires alors qu’une quarantaine a emménagé dans des logements mis à disposition par une dizaine de municipalités.
À son arrivée, Morad ne parlait pas un mot de français. Son séjour devait durer six mois, mais il est finalement resté deux ans. Aujourd’hui, le jeune Érythréen parle bien la langue de Molière, se sent intégré et cherche un contrat en apprentissage. Il veut devenir mécanicien.


Selon l’Établissement vaudois d’accueil des migrants (Evam), quand un demandeur d’asile, qu’il soit adulte ou mineur, est hébergé chez des particuliers, son intégration est accélérée, de même que l’apprentissage de la langue et la recherche d’emploi, grâce à l’entourage de la famille d’accueil. Ce programme d’hébergement, peu onéreux pour les cantons, aide aussi à combattre les préjugés. « Nous prenons en charge des réfugiés venus d’Irak, de Syrie, d’Érythrée et d’Afghanistan, plus susceptibles de rester en Suisse. Nous avons organisé des soirées de présentation. Mais de nos jours, il est assez simple de trouver des familles prêtes à ouvrir leur porte à un réfugié, grâce au bouche-à-oreille », explique Marie-Claire Maillard, responsable du programme d’hébergement des migrants de l’Evam. Les familles s’engagent à fournir une chambre meublée accessible en transports en commun, pour au moins six mois. « C’est un geste de solidarité. Beaucoup le font parce qu’ils regrettent d’être des observateurs passifs de la crise migratoire dont on parle à la télévision. Les familles peuvent recevoir une compensation financière, mais certaines la refusent. Personne ne fait ça pour l’argent. Et nous sommes toujours à la disposition des migrants et des familles », ajoute-t-elle.

La région italophone du pays a également mis à l’essai un programme d’hébergement dédié aux migrants mineurs isolés. Une famille de Lugano, dans le canton de Ticino, en a accueilli un. Lorsqu’il est arrivé pour la première fois au centre d’enregistrement des demandeurs d’asile de Chiasso, non loin de Lugano, il avait 13 ans, et il avait laissé derrière sa mère et ses frères et sœurs, en Éthiopie. Il avait bravé seul des camps de réfugiés, des Jeeps de passeurs bondées à travers le désert, des abus physiques et psychologiques et des périples à bord de bateaux de fortune. Aujourd’hui âgé de 15 ans, il vit à Ticino chez les Schoepf et leurs deux enfants de 12 et 14 ans. Depuis septembre dernier, il est scolarisé au lycée de Gravesano.


Une complicité unique

« Je l’ai rencontré pour la première fois à l’automne 2016, alors qu’il jouait au football avec mon aîné ; son grand sourire m’a immédiatement frappée. J’ai aussi remarqué qu’après sa douche, il remettait les mêmes vêtements qu’il avait utilisés lors du match. J’ai alors appris qu’il était seul et qu’il vivait dans le centre d’hébergement Paradiso de la Croix-Rouge pour les mineurs demandeurs d’asile », se souvient Simona Spinedi Schoepf.
Elle explique comment le destin de sa famille s’est entrelacé à celui d’Adem (le nom a été changé). Sa curiosité initiale a donné lieu à une complicité unique entre la famille d’accueil et le jeune homme, qui s’est vite transformée en affection. « Adem est désormais comme un fils pour nous. En août 2017, nous l’avons accueilli dans notre famille afin qu’il puisse réussir au mieux en Suisse. Avec nous, il peut s’intégrer plus rapidement ; Il va au même lycée que notre aîné, parle bien italien et est immergé dans notre culture au quotidien, il mange avec nous et peut mobiliser notre réseau au besoin », assure-t-elle. « En plus, il a un effet apaisant sur nos deux enfants. Cette expérience de solidarité est incroyable pour eux et elle est en train de transformer leur vision du monde. Tout cela a un impact sur leurs projets futurs. Adem est un cadeau du ciel. »

Un an s’est écoulé depuis leur première rencontre. « Mon fils aîné et lui se sont tout de suite bien entendus. Au début, il venait dîner avec nous et passait parfois les week-ends à la maison », se souvient-elle. Avec l’accord de la Croix-Rouge, ces visites sont vite devenues une habitude.
« Le voir repartir pour le centre chaque dimanche soir nous déchirait le cœur. Nous étions tous très attachés à lui », confie-t-elle. Psychothérapeute spécialisée en victimologie, Spinedi Schoepf gardait toujours un œil sur l’adolescent, sachant qu’il avait affronté des épreuves difficiles. Elle en conclut rapidement que l’environnement familial qu’ils lui offraient n’avait réveillé aucun traumatisme. Au contraire, le jeune homme se sentait en sécurité. C’est pourquoi, en août 2017, les Schoepf se sont portés volontaires pour devenir la famille d’accueil d’Adem. Un mois plus tard, il faisait sa rentrée au lycée. « Le directeur de l’établissement a été très compréhensif et l’a mis dans la même classe que notre fils. Adem s’en sort bien, il a juste quelques difficultés en mathématiques », explique la mère de famille. Aux yeux de la loi, les Schoepf n’ont pas d’autorité parentale sur Adem, qui a un tuteur. Ils n’ont que sa garde.

L’adolescent, lui, rêve de devenir médecin et de retourner en Éthiopie pour aider sa communauté. Aujourd’hui encore, de temps en temps, il fait des cauchemars. « Il rêve qu’on l’attaque. C’est en lien avec ce qu’il a vécu en essayant de quitter l’Éthiopie. Sa famille lui manque et son avenir demeure incertain. Tout ça le rend triste parfois », explique Spinedi Schoepf. Interrogée sur la nécessité d’avoir des compétences professionnelles pour accueillir un réfugié mineur, la psychothérapeute se veut rassurante : « On n’a pas besoin d’être un psychologue pour devenir parent. On ne sait jamais de quoi sera fait demain, on apprend sur le tas. »

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

6

articles restants

Pour déchiffrer un Orient compliqué