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En Irak, la corruption peut se révéler fatale

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A Bassora, dans le sud pétrolier, la négligence des autorités comme des entrepreneurs mais aussi la corruption ont coûté la vie à un enfant et à deux hommes qui tentaient de le sauver.

OLJ/AFP/Ammar KARIM et Karim JAMEEL
11/06/2018

En Irak, la négligence des autorités comme des entrepreneurs mais aussi la corruption mènent régulièrement à des drames : à Bassora, dans le sud pétrolier, elles ont coûté la vie à un enfant et à deux hommes qui tentaient de le sauver.

Devant les yeux médusés de six amis qui profitaient jeudi de la fraîcheur nocturne, toute relative en Irak, dans le quartier populaire d'al-Mouafaqiya, Karrar al-Chomari, 7 ans, est tombé dans une bouche d'égout laissée béante. "Cela faisait une semaine qu'on réclamait à la mairie une plaque pour couvrir cet égout et la seule réponse qu'on a eu, c'est 'envoyez une demande officielle'", assure l'un d'eux, la voix chargée de colère dans une vidéo postée sur Facebook.

Pour sortir l'enfant, Imed al-Rubaye et Adel al-Sari se sont précipités dans la bouche d'égout et sont morts asphyxiés par les inhalations nauséabondes émises par les eaux usées. Leur quatre amis, qui ont également tenté de s'approcher, ont dû être hospitalisés et des vidéos mises en ligne les montrent sous assistance respiratoire. L'un d'eux est toujours dans un état critique.


(Pour mémoire : Législatives en Irak : la plus haute autorité chiite appelle à sortir les "corrompus")


Contrats fantômes
Pour le journaliste et militant Ahmad Abdel Samad, il s'agit d'"un crime atroce dû aux projets d'entreprises corrompues".

En Irak, plus de 5.000 contrats fantômes ont été signés dans le secteur public depuis 2003. Les travaux et autres projets promis n'ont existé que sur le papier ou les entrepreneurs n'ont terminé qu'une première phase avant de s'arrêter brusquement, laissant des chantiers en plan dangereux pour la population. En tout, selon le Parlement, en quinze ans, l'équivalent de 194 milliards d'euros sont partis en fumée via des sociétés écrans, soit près de trois fois le budget de l'Etat et même plus que le Produit intérieur brut (PIB) de l'Irak.

Ceci explique, assurent les experts, pourquoi l'Irak manque cruellement d'infrastructures et de projets industriels ou agricoles. Mais aussi pourquoi le genre d'accident mortel qui a coûté la vie à trois personnes à Bassora -ville qui doit accueillir en novembre le Championnat d'Asie de l'Ouest de football- est loin d'être unique dans le pays.

Il y a une dizaine de jours, à Diwaniya, province agricole à 200 kilomètres au sud de Bagdad, un policier est également mort en tentant de sauver un jeune homme. Le colonel Hussein Manafi avait vu sur des images de vidéosurveillance Ali Farhan tomber dans un égout laissé béant. Il s'est précipité sur les lieux mais a lui aussi succombé sur le site de ce projet de traitement des eaux usés où une fillette était déjà morte dans les mêmes circonstances en 2015.


(Lire aussi : En Irak, le riche patrimoine de Bassora s'effrite lentement, dans l'indifférence)


Bureaucratie
Ce chantier toujours inachevé a été lancé en 2011 par le gouvernement qui avait chargé la Compagnie publique al-Rafidein -qui dépend du ministère des Ressources hydrauliques- d'équiper le chef-lieu éponyme de Diwaniya d'un réseau d'égouts. L'Etat avait payé 218 milliards de dinars, soient plus de 150 millions d'euros, pour ce projet qui devait être terminé théoriquement depuis...2014!

Iyad Mohsen, qui a enterré vendredi son frère Imed à Bassora, l'unique ville portuaire d'Irak située dans la province la plus riche en pétrole du pays, a des mots très durs pour évoquer les conséquences du manque de sérieux des autorités et des entreprises: "la négligence a tué mon frère, laissé trois orphelins et une femme enceinte".

Pour cet homme ravagé par la douleur, il y a aussi une autre raison: "la bureaucratie", gangrène inexpugnable des administrations irakiennes, régulièrement dénoncée comme un obstacle au développement économique du pays par les instances internationales. "La mairie affirmait qu'elle ne recouvrirait cet égout qu'après une série d'autorisations du conseil municipal et toute une série d'autres procédures", assure-t-il à l'AFP, un keffieh sur la tête. Côté municipalité, on se défend en parlant de vandalisme. "Il y a des gens qui volent les plaques pour les revendre à des ferronniers", affirme ainsi à l'AFP Najah Chaker, responsable municipal dans le quartier.

Mais dans un pays déchiré depuis des décennies par les guerres et les violences, ces accidents qui pourraient être évités suscitent la colère. "On dirait que les Irakiens doivent tous mourir en étant touchés par une balle, en combattant les jihadistes ou en tombant dans un égout", s'emporte M. Abdel Samad. "On aimerait seulement pouvoir mourir de mort naturelle".


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