L'éditorial de Issa GORAIEB

Coriaces... et voraces

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
30/05/2018

Tristement familier, invariablement choquant néanmoins, est le spectacle de cette bousculade d’affamés à la panse pourtant déjà bien pleine, autour d’un gâteau gouvernemental qui n’est même pas encore sorti du fourneau.


Ces chefs de partis, de groupes ou de clans que l’on voit arguer de leur score électoral, de leur poids, de leur volume, pour se tailler les plus grosses tranches n’ont pas seulement oublié les bonnes manières. Ce qui est effroyablement étranger désormais à la classe politique, ce sont les rudiments de la science politique, c’est la règle du jeu inhérente au système qui n’est plus le nôtre qu’en théorie, celui de démocratie parlementaire. Ci-dessous, quelques-unes seulement de ces criantes aberrations.


Sous prétexte d’unité nationale, c’est à un dévoiement systématique des principes de base que l’on se livre avec ardeur, depuis des décennies. Pratiquement aboli est ainsi celui de la séparation des pouvoirs exécutif et législatif. L’un est censé gouverner et l’autre contrôler, sanctionner, renverser même au besoin une équipe défaillante. Or les gouvernements au Liban ne sont plus en réalité que des mini-Parlements, et pas seulement parce que l’on y cumule allègrement mandat de député et charge de ministre. Du coup, c’est mathématique, en résulte une double banqueroute. Car l’Assemblée nationale n’a plus que faire alors de son rôle de censeur, toute contestation ou opposition pouvant être opérée par télécommande, de l’intérieur même du gouvernement. À son tour, et en l’absence de toute solidarité ministérielle, la tour de Babel gouvernementale est irrémédiablement vouée aux demi-mesures sinon à l’inaction, à la paralysie : situation consacrée, institutionnalisée avec l’introduction, dans nos mœurs, du bien-nommé tiers de blocage.


De surcroît, cette cohabitation de masse se traduit forcément par des gouvernements ridiculement pléthoriques pour un pays aussi exigu que le nôtre et où les ministres d’État, en dépit de leurs titres ronflants, ne sont finalement là que pour la figuration. Ne criez surtout pas au simple, au stupide gaspillage, c’est la lutte contre un fléau bien plus dévastateur – la corruption, le pillage éhonté des ressources étatiques – que l’on nous promet en chœur : les plus tonitruants étant aussi, bien souvent, les plus notoirement suspects d’affairisme.


Foulée aux pieds est, par ailleurs, la règle de l’alternance dans l’attribution des portefeuilles-clés. Les intérêts inavouables s’ajoutant aux tiraillements sectaires, certains départements sont en passe ainsi de devenir de véritables chasses gardées. Outre les ministères régaliens, sont particulièrement convoités ceux dits de services et qui, comme leur nom l’indique, permettent à leurs titulaires de dispenser en priorité à leur clientèle électorale les prestations que leur dénient les administrations publiques : cela sans se priver parfois – charité bien ordonnée – de se rendre eux-mêmes service…
Maintenant qu’ont été évoqués ces coupables agissements, gesticulations et autres tours de passe-passe, deux mots pour l’écrit, les engagements solennels en matière de gestion interne, comme de relations internationales. Une fois formé, le nouveau cabinet devra se doter d’une ligne d’action, d’un programme de politique générale auquel auront solennellement souscrit tous ses membres. Des jours durant, un comité ad hoc va plancher doctement sur la formule magique qui permettra le mariage de l’eau et du feu. Chose faite, on battra des mains. Oubliant, comme pour la politique officielle de distanciation par rapport au conflit syrien battue en brèche par une diplomatie erratique, comme pour le chantage aux armes, que dans la jungle politique locale, parole donnée ne vaut pas tripette.


Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

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