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Nahr Beyrouth coule dans la Biennale de Venise

ÉVÉNEMENT

Le Liban officiel est pour la première fois au rendez-vous de la plus importante et prestigieuse exposition en architecture contemporaine : la Biennale de Venise. Le pavillon situé au cœur de l’Arsenal a été conçu par l’architecte et géographe Hala Younes.

May MAKAREM | OLJ
29/05/2018

The Place that Remains, ou Le lieu qui reste : pour la première participation officielle du Liban à la 16e Biennale d’architecture de Venise, l’architecte Hala Younes a choisi un des rares lieux encore épargnés par l’urbanisation sauvage du pays, le bassin versant de Nahr Beyrouth, dont le plan relief trône sur sept mètres de long à l’Arsenal de Venise, dans le bâtiment d’Artiglierie.Son installation s’inscrit dans la thématique Freespace  choisie par les deux commissaires de cette 16e édition qui s’est ouverte vendredi dernier et se poursuit jusqu’au 25 novembre, les architectes irlandaises Yvonne Farell et Shelly McNamara.

Commissionnée par le ministère de la Culture, Hala Younes, détentrice d’un DEA en géographie et planification de la Sorbonne, enseignante en architecture et paysage à la Lebanese American University (LAU), ne présente pas un projet architectural proprement dit, mais une exposition à travers laquelle elle propose un regard sur le bassin versant de Nahr Beyrouth.

Selon des études liées aux politiques territoriales et à la préservation du paysage, « ce site est un des derniers lieux dans les environs immédiats de Beyrouth relativement épargnés par l’urbanisation », souligne l’architecte, lors d’une interview accordée à L’Orient-Le Jour. « Et tenez-vous bien, ceci en raison de la présence de l’armée syrienne dans cette zone jusqu’en 2005. De quoi confirmer l’adage qu’à tout malheur, quelque chose de bon » !

Une étude financée par la région Île-de-France en vue de la création de « parcs naturels régionaux » au Liban avait également identifié la région du Haut-Metn parmi les six « espaces paysagers de qualité exceptionnelle » du pays.
« Aucun aménagement ne peut être abordé sans prendre conscience de la géographie et de ses composantes », dit Mme Younes, aussi son exposition vise à engager la réflexion aussi bien autour du socle du bassin versant de Nahr Beyrouth, la rareté de ses ressources et la « marchandisation du sol », qu’à identifier et à mettre en évidence le potentiel des lieux encore non bâtis, comme les vallées profondes, les pentes, les parcelles isolées, les terrains domaniaux, ou encore les héritages historiques protégés temporairement de la spéculation urbaine. Ces « lieux qui restent » tisseront la toile du futur.


(Pour mémoire : 16e Biennale de Venise : l’architecture libanaise monte au front)


Un réservoir d’espaces publics
L’exposition repose sur plusieurs formats. Une maquette 3D du bassin versant du fleuve de Beyrouth qui représente la topographie de la chaîne occidentale s’étirant de la mer jusqu’à Tarchiche, avec la vallée de Lamartine et les deux branches de la rivière de Beyrouth, le fleuve Ja’mani et Nahr el-Metn. Fabriquée en bois, cette maquette fait sept mètres de long et pèse deux tonnes. Des enquêtes et photographies aériennes de la direction des affaires géographiques de l’armée libanaise, et des cartes topographiques dont une à l’échelle de 1/20 millième révèlent clairement les terrains escarpés, les carrières abandonnées, les terrasses agricoles, les forêts, les cours d’eau, les villages et même les bâtiments les plus isolés. Une vidéo et des clichés de paysages pris par cinq prestigieux photographes illustrent également le sujet.
Projetées sur le plan relief, les cartes thématiques publiées par l’armée guident la réflexion sur les mutations du tissu urbain, la densité et l’insularité, l’abandon rural, le réseau routier, « les logiques de l’eau et ses gouvernances », la forêt et les espaces végétalisés. Ceci non sans qu’elles dévoilent en filigrane les alternatifs. Trois de ces cartes, datées des années 1956, 1963 et 2015, traduisent l’évaluation diachronique et l’évolution urbaine des agglomérations, d’une part, et la couverture végétale, de l’autre. Il en ressort nettement que certains villages sont devenus de grandes localités qui se fondent dans la nature ; d’autres encore se noyant même dans la ville de Beyrouth. Paradoxalement, trente photos prises en 1956 et une autre en 2008 se superposent pour montrer l’extension spatiale de la forêt qui s’est emparée spontanément des terres que les agriculteurs ont abandonnées. « Cette recolonisation des forêts crée de nouveaux paysages et participe à l’émergence des écosystèmes. »

Les mêmes clichés attestent, d’autre part, que l’actuel réseau routier est un héritage. Il a été tracé et bâti suivant le tracé « très dense » des chemins et des sentiers muletiers d’autrefois. Reste cependant les pistes pédestres s’enfonçant au cœur des forêts inclues dans le bassin, qui constituent aujourd’hui « le principal réservoir d’espaces publics », indique Mme Younes, ajoutant que, si à l’heure actuelle, « le territoire prend la forme d’un étalement urbain démesurément diffus et informel. Sa logique sous-jacente ne peut être comprise uniquement à partir de la morphologie des formes construites ou des réseaux correspondants, car le substratum sous-jacent n’est pas imperturbable – il est chargé de tensions et de récits et de promesses différents ».


(Pour mémoire : Maison & Objet 2018 met le Liban à l’honneur)


Fragments de mémoire
Cinq photographes de renom ont collaboré à cette installation. L’appareil en main, le zoom enclenché, ils ont saisi leurs clichés qui se lisent comme une page d’archives. « Reste l’horizon, la rencontre entre le ciel et la terre, limite indépassable ; et une verticale, pente qui arrête le regard », écrit Gilbert Hage qui a promené son objectif la ligne de crête Beit Méry-Broummana. La photo captée de Zandouka se décline sur 1,80 x 5,50 m. Des fragments du bassin versant de Nahr Beyrouth, pour Gregory Buchakjian, qui a saisi les espaces, en friche ou en ruine, du paysage. Catherine Cattaruzza raconte les terrasses agricoles qui se fondent dans le paysage jusqu’à disparaître.
L’objectif de Houda Kassatly a saisi les figures religieuses installées dans les jardins. « Leur fonction la plus commune est l’appel à protéger la famille qui les a placés là, mais ils sont aussi l’expression d’une territorialité revendiquée et d’une identité affirmée », précise-t-elle. Pour Ieva Saudargaitė Douaihi, on profite d’un déjeuner en pleine nature, puis on laisse ses détritus derrière soi. Quant à Talal Khoury, directeur de la photographie pour Sector Zero de Nadim Michlawi (premier prix au Dubai Film Festival 2011), Tadmor de Monika Borgmann (2016, Silver Sesterce du meilleur film suisse, mention spéciale du jury du concours international de Visions), il a filmé La rivière de Beyrouth qui commence « comme de l’eau claire pour finir à l’approche de Beyrouth en un mélange toxique noir de liquides non identifiables ».
Signalons enfin la participation au pavillon libanais de Claudine Abdel Massih (coordination), Vanessa Dammous (scénographie), Joumana Rizk Yarak de l’agence Mirrors (communication), et le partenariat de l’Arab Center for Architecture, la LAU, l’Université libanaise, l’Association Lebanese Landscape et la direction des affaires géographiques de l’armée.


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Présents au vernissage


Étaient présents au vernissage du pavillon Liban à la Biennale de Venise : l’ambassadrice du Liban en Italie Mira Daher, le ministre sortant de l’Information Melhem Riachi, l’ambassadeur de France au Liban Bruno Foucher, le député Nehmé Tohmé, le directeur des Affaires géographiques de l’armée le général Moustapha Messelmani, la conseillère du ministre de la Culture Lynn Tehini Kassatly, le président de l’ordre des ingénieurs et des architectes Jad Tabet, le président de la LAU le Dr Joseph Jabra, le doyen de la faculté des beaux-arts de l’Université libanaise Mohammad Hosni el-Hajj, le doyen assistant et directeur des études de l’ALBA Joseph Rustom, la chef du département de géographie de l’USJ Jocelyne Gérard, ainsi que Walid Safi et Ibrahim Chahrour du CDR.



Pour mémoire
SamaS (encore) : « Être juste, c’est quand le centre de gravité du mouvement et celui de l’âme tombent au même endroit »*

Rudy Ricciotti, architecte, Méditerranéen, paranoïaque et psychopathe

Starch, l’incubateur libanais de talents, vient de désigner sa promo 2018

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aliosha

Pour pouvoir voire ce beau Liban c'est de se munir d'un bon zoom : ces vallées saintes et non saintes sont devenus des depotoirs : bonne promenade... il FUT un Liban....

Sarkis Serge Tateossian

Le Liban dans toute sa splendeur, ses paysages, ses histoires et traditions, ses forêts, ses vallées et fleuves, l'hospitalité, la générosité des villages ...
Tout est à l'image de la nature. Une force, une beauté et une générosité qui subliment le pays.

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