L’édito de Ziyad MAKHOUL

Malraux à Beyrouth

L’édito
21/05/2018

Le conseil d’administration et toute l’équipe du Guinness Book of World Records ont du souci à se faire : il va falloir que la vénérable institution déborde de créativité et d’inventivité, dans la forme comme dans le fond, pour rendre l’hommage qu’il se doit, à partir du 23 mai, à l’insubmersible Nabih Berry. Et par-delà, avec tout le glauque que cela exige, au Liban dans son ensemble : quel triste, quelle sinistre réalité que la nôtre, pseudodémocratie sclérosée, incapable de changer de n° 2 de l’État (et quel
n° 2…) en près de trois décennies… En revanche, si les partis souverainistes se souviennent qu’il leur est arrivé d’être intelligents et qu’ils s’unissent, une sympathique bataille pourrait se jouer pour la vice-présidence de la Chambre. Parce que, n’est-ce pas, quelle image renverrions-nous au monde et à nous-mêmes en flanquant à Nabih Berry un des Libanais les plus assadophiles (Hafez et Bachar) qui soient : l’inénarrable Élie Ferzli ?
Mais ce qui va se passer place de l’Étoile n’est qu’un détail. Le feuilleton commencera juste après, dès que Michel Aoun procédera aux consultations parlementaires préalables à la désignation du prochain Premier ministre – Saad Hariri en toute vraisemblance. C’est là que tout risque de se gâter. Les plus optimistes pensent que le prochain gouvernement ne verra pas le jour avant septembre. Pour des raisons stratégiques : l’Iran estime qu’il n’est pas urgent que sa 32e province, ce Liban de plus en plus bridé par le Hezbollah, se dote d’un nouveau cabinet. Et pour, surtout, des raisons tactiques, de partage du gâteau entre les différentes factions politiques, au lendemain de ce 6 mai pas particulièrement tonitruant. Les ministères régaliens sont déjà au cœur d’un réseau hallucinant de magouilles, d’OPA (Nabih Berry, encore lui, serait prêt à réécrire à la main la Constitution pour garder les Finances…), d’attaques et de contre-attaques. Sans parler des ministères liés aux services (Santé, Affaires sociales…) ou autres vaches à lait (Télécoms, Énergie…) que chaque parti entend gérer à sa façon et, d’abord, dans ses intérêts.
Et puis, naturellement, il y a ces trois ministères dont tout le monde, ou presque, se moque impérialement, et qui ne servent, en réalité, qu’à engranger des voix en cas d’éventuel vote en Conseil des ministres : la Culture, le Tourisme et la Jeunesse et les Sports. Encore une fois, une énième fois, le défi est himalayen : s’il existe la plus infime des chances de modifier le cours des choses, d’inverser la double, voire triple, malédiction infligée à ce pays, de commencer à assainir à la fois nos mentalités et l’image du Liban, c’est par ces trois chemins que tout doit commencer, prélude certes insuffisant, mais infiniment nécessaire. Et quand on veut, même dans la pire des situations, même noyé dans un cloaque proche-oriental sans nom, on peut : ce qu’ont fait deux hommes que tout oppose politiquement, Rony Arayji à la Culture et Michel Pharaon au Tourisme, en est la preuve mathématique.
Les Libanais qui montrent ce Liban censé être celui de tous ses fils ; ces Libanais qui dynamitent cet horrible, mais parfois si vrai « Vous avez votre Liban et j’ai le mien », en nivelant tout par le haut ; ces Libanais qui sont dans la plus noble des résistances, ces cinéastes, ces auteurs, ces dramaturges, ces peintres, ces créateurs de mode, ces danseurs, ces chefs cuisiniers, ces sculpteurs, ces musiciens, ces artistes de plus en plus nombreux, ces talents fous de moins de 35 ans de la Génération Orient lancée par L’Orient-Le Jour en partenariat avec la SGBL et qui en est à sa troisième saison, mais aussi ces infatigables transmetteurs d’une seule et même passion, au service d’un sacerdoce très compliqué, celui de ramener le maximum de touristes au Liban : ces femmes et ces hommes sont, eux, l’image du Liban. Ses VRP. Ses promesses de présent plus doux et d’avenir plus fécond.
Voilà pourquoi toute réduction du budget rachitique des ministères de la Culture, du Tourisme et de la Jeunesse doit être définitivement gelée. Voilà pourquoi il devrait se trouver 10 députés, nouvellement élus ou pas, qui s’activeraient au plus vite pour des propositions de loi audacieuses et concrètes en faveur de la culture, du tourisme, des jeunes. Voilà pourquoi les chefs de parti devraient se battre pour obtenir ces trois ministères, aussi farouchement qu’ils s’entre-déchirent pour la Défense, l’Intérieur, les Finances et les Affaires étrangères – ah ! les Affaires étrangères !… Parce qu’il est largement temps d’oser. En même pas six mois, Ziad Doueiri, puis Nadine Labaki ont exhibé le plus beau des Liban à la gueule de la planète. Comme eux, des Youssef Tohmé, des Wajdi Mouawad, des Ibrahim Maalouf, des Rabih Kayrouz, des Chérif Majdalani, des Lamia Ziadé, des Zoukak, des Ali Chahrour, et la liste est longue encore, font rêver, sous les regards bienveillants des Etel Adnan ou des Vénus Khoury-Ghata.
Rien n’est aussi politique, rien ne peut être arme de construction massive, autant que la culture. Cela tombe bien : au Liban, nous en avons plusieurs, de cultures, et elles vont très bien ensemble quand on décide de leur donner les moyens. Quel chef de parti osera réclamer, publiquement, l’un de ces trois ministères, puis saura y placer, à sa tête, la femme ou l’homme qui, à son tour, osera ?

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Le Faucon Pèlerin

Rectificatif : Cheikh Clovis el-Khazen était ministre de l'Education. Le ministre des Finances était Cheikh Elias el-Khazen. Dont acte.
Ah, les affres de l'âge et l'éloignement dégradent la mémoire. Mea-culpa.

Wlek Sanferlou

Mais la destine du Liban est de sauver la région, le continent,le monde , l'univers même, il n'a point le temps et ses illustres éternels politiciens n'ont point le désir de toucher à ces soucis si petits que l'éducation et la culture... Voyons, quand même!

Le Faucon Pèlerin

En France, l'écrivain André Malraux fut nommé ministre de la Culture par le général de Gaulle de 1959 à 1969. Georges Pompidou nomma l'écrivain Maurice Druon en 1973 à 1974, puis l'écrivain Alain Peyrefitte en 1974...
Au Liban, on a nommé Cheikh Clovis el-khazen, député du Kesrouan, aux Finances. Un jour, le directeur de son cabinet vint lui présenter un document de deux pages à signer. Cheikh Clovis ne sachant pas s'il doit signer la première page par un paraphe ou une signature complète, reste perplexe, le directeur lui dit un simple paraphe suffit. Cheikh Clovis, ne connaissant le mot "paraphe" il signa en arabe "baraf". C'est le Liban.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

REVER EST PERMIS ! MAIS AU LIBAN REVER MEME EST UN LUXE SUPERFLU...

Soeur Yvette

pauvre Liban...c'est la jungle...tour Babele ????trite oui trite notre etat triste notre sort...

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