Au défunt la tombe, aux parents les frais : Au Liban, le réfugié ne connaît pas le répit… même dans la mort

© Illustration de Mona Abi Wardé

Problème
20/04/2018

Au défunt la tombe, aux parents les frais

Au Liban, le réfugié ne connaît pas le répit… même dans la mort

Nombreux sont les problèmes et les histoires qui viennent à l’esprit lorsqu’on pense à la question des réfugiés syriens au Liban. Qu’on soit Libanais ou Syrien. Probablement, les choses auxquelles on pense en premier sont celles liées aux opportunités de travail, aux moyens de subsistance, au renouvellement des permis de séjour, ainsi qu’aux services pédagogiques, sanitaires et médicaux pour ceux qui en ont besoin… Ces services médicaux ne sont pas toutefois toujours disponibles. S’ils le sont, ils peuvent ne pas être suffisants pour une raison quelconque. Vient alors la fin que connaîtra tout être : la mort. 


En principe, la majorité des réfugiés syriens ont quitté leur pays pour fuir le danger constant de mort à cause du conflit qui s’y poursuit. Là-bas, toutefois, ils n’avaient pas de problèmes à enterrer leurs morts, à moins qu’ils ne soient prisonniers d’une ville assiégée ou cible d’un bombardement continu. Dès lors, ils n’avaient pas le luxe d’enterrer celui qui a perdu la vie.

Pour le réfugié syrien, la situation au Liban est tout à fait autre. Plusieurs facteurs entrent en jeu, ce qui facilite ou rend difficile cette phase dont sont chargés les parents affligés. Ces facteurs sont au nombre de quatre : la zone géographique, la situation sécuritaire, l’appartenance communautaire et la situation économique.

Le facteur régional entre en interférence avec l’état de la sécurité. Les Syriens du Liban préfèrent enterrer leurs morts dans leur lieu de naissance pour des raisons socio-économiques. Mais cela est difficile pour les parents du défunt si cette région est inaccessible en raison des conflits entre les forces présentes sur le terrain, ou tout simplement parce qu’elle est assiégée et qu’elle est le théâtre d’opérations militaires.

La décision à prendre est alors difficile : renoncer à enterrer le mort dans son lieu de naissance pour le faire au Liban. Commence alors la recherche d’un endroit qui rappelle le lieu de résidence, vérifier la disponibilité des cimetières, la facilité de l’enterrement, etc.

L’impact du facteur religieux et communautaire est primordial au cas où l’on décide d’enterrer le défunt au Liban. Chez les chrétiens et les druzes en général, la situation paraît, selon des personnes concernées des deux communautés, plus facile que chez la communauté sunnite, simplement en raison du faible taux de réfugiés chrétiens et druzes. À cela s’ajoute le facteur du « réflexe minoritaire », qui crée une solidarité facilitant ainsi les choses pour la famille de la personne décédée, sachant que la mort est l’une des occasions humanitaires qui favorise le plus une solidarité. Ce réflexe n’aurait pas été aussi fort si le nombre des réfugiés appartenant à ces deux communautés était élevé.

Quant aux alaouites, ils ont la possibilité de regagner leur lieu de naissance traditionnel sur le littoral syrien, à Damas, Homs ou dans le rif de Homs. Les Syriens sont d’ailleurs convaincus, témoignages à l’appui, que les alaouites bénéficient d’un traitement favorable sur les postes-frontières syriens ce qui les pousse en définitive à écarter l’idée d’enterrer leurs morts au Liban.

Les sunnites constituent la majorité des réfugiés syriens. Nous parlons de centaines de milliers de réfugiés et de plusieurs dizaines de décès au quotidien. Dans leur cas, la solidarité et la fibre communautaire servent parfois dans les régions périphériques. Mais dans une ville comme Beyrouth, la situation ressemble à un cauchemar qui oppresse les habitants, la mort constituant ainsi un souci supplémentaire.

Adnan, réfugié syrien de 71 ans, habite dans la région de Riha, au sud de Beyrouth. Il se rappelle que durant son enfance les commerçants et les propriétaires de négoces dans sa ville natale d’Alep sortaient de leurs échoppes lors du passage d’un convoi funèbre pour lire la Fatiha ou même pour prendre part à l’enterrement. Il a la nostalgie de cette époque qu’il compare au présent. Il a été obligé de laisser le corps de son frère décédé des suites d’une crise cardiaque dans la morgue de l’hôpital quatre jours durant, le temps de lui trouver un cimetière décent. « Nous avons transporté le corps jusqu’à Tripoli pour l’enterrer, explique-t-il. Nous avons payé les frais de la morgue d’une valeur équivalente à près de la moitié des frais du cimetière et des funérailles qui sont à la base chers. Qu’aurions-nous fait si nous n’avions pas pu emprunter l’argent ? Aurions-nous jeté les corps de nos proches dans la mer ? ».

Comme prévu, le quatrième facteur, c’est-à-dire la situation économique des proches du défunt, joue un rôle primordial et constitue la porte d’entrée à presque tous les autres éléments. En effet, l’argent facilite le transport du corps en Syrie, comme il facilite l’acquisition d’un cimetière dans les différentes régions libanaises, même ceux qui sont sursaturés.

« C’est devenu du pur commerce », confie Amina, « femme indépendante du rif de Homs ». C’est ainsi qu’elle aime à se présenter. Elle se penche sur son étal chargé de bouquets de persil, de menthe, de radis et autres plantes vertes. Elle arrache les feuilles flétries, puis asperge les plantes d’eau. Elle poursuit : « Le marché du pain, de l’alimentation et des médicaments est prospère. C’est aussi le cas du commerce funèbre. On ne peut pas échapper à la famine et à la maladie, comme on ne peut pas échapper à la mort ». Elle raconte une histoire dont elle a eu écho concernant l’enterrement d’un réfugié syrien dans un cimetière gratuit dans la Békaa. Le jour suivant, le gardien du cimetière a essayé de faire chanter la famille du défunt, prétextant le refus et les immixtions incessantes des habitants du village. « Soit vous payez 1 000 dollars, soit vous déterrez le corps de votre mort et vous l’enterrez ailleurs ! », leur a-t-il dit.

Les personnes honorables parmi les Libanais et les Syriens ont ici un rôle à jouer. Certaines histoires sont connues, d’autres ne le sont pas. De nombreux cimetières ont été ouverts gratuitement aux réfugiés syriens ou à des prix symboliques, comme le cimetière des étrangers à Tripoli, celui des Syriens dans le Akkar, un autre à Saadnayel dans la Békaa, à Bchémoun, Daraya, Sibline, etc. Néanmoins, tous ces cimetières n’ont pas pu continuer à fonctionner comme il se devait, soit parce qu’ils sont saturés soit parce qu’ils sont limités aux Syriens qui vivent dans les régions environnantes. Selon le témoignage d’un activiste syrien dans la Békaa, « à peine une information se répand concernant la présence d’un cimetière gratuit ou semi-gratuit dans une région déterminée, que les réfugiés s’y précipitent des différentes régions du Liban ». Cela en dit long, selon lui, sur l’ampleur du problème et sur l’importance de la demande.

Le coût d’une tombe varie entre 400 et 3 000 dollars. Dans certains cas, surtout lorsqu’il s’agit de personnes aisées, le prix peut largement dépasser les 3 000 dollars. Selon le père basilien aleppin Sergios Abdel-Raheb, le tarif annuel pratiqué par le cimetière de Diri, près de Jounieh, est de 250 dollars. Il explique que le locataire du caveau peut y enterrer plus d’une personne. Il existe, de plus, un cimetière commun gratuit pour ceux qui ne désirent pas payer le tarif annuel. Une activiste palestinienne travaillant avec les secours destinés aux réfugiés syriens et palestiniens, explique que le tarif de la tombe à Sibline, à titre d’exemple, frôle les 400 dollars. Le prix augmente dans les banlieues de Beyrouth pour atteindre les 1 500, voire les 3 000 dollars, au moins.

Au prix du caveau s’ajoutent les frais des offices religieux, du cercueil et du lavage du corps, mais aussi ceux du transport de la dépouille mortelle, de la préparation de la tombe et peut-être les frais pour les condoléances, le loyer de la salle, le café et le service. Un homme qui écoutait le récit d’Amina, résume la situation avec son accent sudiste prononcé. Détournant un dicton local, il dit qu’en plus de la mort, la famille doit assurer au défunt le tombeau plus les frais.

Malgré les efforts déployés par les bienfaiteurs libanais et syriens, tant les particuliers que les groupes, il est toujours possible d’avoir écho d’histoires concernant des funérailles nocturnes clandestines, d’autres relatives au chantage et aux pots de vin, voire des histoires de gens qui se sont trouvés dans l’obligation de donner le corps de leur proche à des étrangers pour l’enterrer dans une région proche de Ersal, sans qu’ils ne puissent pour autant accompagner leur fils à sa dernière demeure.

Autant d’histoires qui montrent que les initiatives et les solutions individuelles et communautaires au problème des réfugiés, y compris celui de l’enterrement et des cimetières, ne suffisent pas. Dans un secteur où les Libanais eux-mêmes souffrent de problèmes de disponibilité et de cherté, notamment dans les villes, il semble que les solutions requises doivent être prises au niveau officiel et gouvernemental. Il ne suffit pas de réclamer le retour immédiat des réfugiés pour résoudre leurs problèmes d’aujourd’hui.


* Journaliste


Les articles, enquêtes, entrevues et autres, rapportés dans ce supplément n’expriment pas nécessairement l’avis du Programme des Nations Unies pour le développement, ni celui de L'Orient-Le Jour, et ne reflètent pas le point de vue du Pnud ou de L'Orient-Le Jour. Les auteurs des articles assument seuls la responsabilité de la teneur de leur contribution.



No Rest for Refugees in Lebanon, Not Even in Death 


Many stories and problems come to mind when a person, whether Lebanese or Syrian, thinks of Syrian refugees in Lebanon. These perhaps include things relating to job opportunities, basic living costs, renewal of residence permits, and provision of educational, health and medical services to those who need them. These medical services, however, may not always be available, or they may be available but insufficient for some reason. So, ultimately it leads to the inevitable end of all living things that is death.

Presumably the vast majority of refugees have left their country fleeing the persistent threat of death as a result of the ongoing conflict, but they did not usually face there the problem of burying their dead, unless they were confined to a besieged area or under relentless bombardment, preventing them from the «luxury» of burying those who passed away.

Things become different in Lebanon for Syrian refugees. There are different factors that affect how easy or difficult this stage is for the bereaved family. There are four main factors: the geographical area, the security situation, the sectarian affiliation and the economic situation.

The geographical area overlaps with the security situation. Syrians in Lebanon primarily prefer to bury their dead in their hometowns for social and economic reasons. But this path may be blocked before the family of the deceased if their area is inaccessible due to the different forces that control it on the ground or because it is besieged and the theater of military operations.

This leads to having to make a difficult decision: to dispense with the burial of the deceased in their hometown and burying them instead in Lebanon. Thus, the search moves to the specifics of his area of residence, the availability of cemeteries, and the ease of the burial process and all matters related to it.

The influence of the religious and sectarian factor is of importance in the case of deciding to bury the deceased in Lebanon. Matters generally seem more straightforward for Christians and Druze, according to those concerned from both groups, than they are for the Sunni community. The reason is simply the low proportion of Christians and Druze among the refugee population, and the existence of «minority sectarianism» that creates a solidarity and makes things easier for the family of the deceased in their affliction – considered one of the humane events most conducive to solidarity. This sectarianism would not have remained as strong if the numbers of refugees of both groups were higher.

As for the Alawites, whose traditional areas of residence in the coastal regions, Damascus, Homs and its outskirts are all accessible areas. In addition, there is a common belief among the Syrians, which is backed up by witness accounts, that the Alawites enjoy preferential treatment at the Syrian border crossings, and as a result they exclude the option of burying their dead in Lebanon.

In the case of Sunnis, who make up the majority of Syrian refugees, i.e. hundreds of thousands of refugees and dozens of deaths daily, solidarity and sectarianism can sometimes be beneficial in outlying areas and the fringes. But in a city like Beirut, this situation seems like a nightmare befalling the family, compounding their affliction.

Adnan, a 71-year-old Syrian refugee living in the al-Rehab area south of Beirut, says that he recalls how in his childhood, merchants and shopkeepers in his hometown of Aleppo would come out of their shops as a funeral procession passed by to read al-Fatihah or participate in the funeral of the deceased. He bemoans his present compared to those days, as he had to leave the body of his brother who died of a heart attack in the hospital morgue fridges for four days, until he found an appropriate cemetery for him. «We transferred the body to Tripoli to bury him and we paid the costs of the morgue fridge, which is equivalent to half the cost of the tomb and funeral, which are already exorbitant,» he explains. «What would we have done if weren’t able to borrow money? Are we to throw the bodies of our loved ones into the sea?»

It is no surprise that the fourth factor, the economic situation of the family of the deceased, plays a fundamental role across all the other factors. Money makes it easier to transfer the body to Syria and to find a cemetery in different Lebanese regions, even in the most crowded ones.

«It’s become a business,» says Amina, an independent woman from Homs, as she describes herself. She tries sell by the side of the road her bunches of parsley and mint, and radishes and other plants, removing wilted leaves and sprinkling them with water. «Just as the sale of bread, food and medicine never stagnates, neither does the trade in matters of death and the deceased,» she says. «There’s no escaping hunger and disease, no escaping death.» She tells a story she heard about the burial of a Syrian refugee in a Bekaa cemetery for free. The following day, the cemetery guard extorted the family of the deceased, claiming that the villagers intervened and expressed their discontent. «Pay up $1,000 or dig out your son’s grave and move his body!»

There is a role and place for honorable and good people, both Syrians and Lebanese, in this story. Some stories are known, but many remain shrouded in silence. Many cemeteries have opened their gates to the Syrians free of charge or for nominal fees, such as the cemetery for strangers in Tripoli, or the one specifically for Syrians in Akkar, and in Saadnayel, the Bekaa Valley, Bechamoun, Daraya and Sibline. However, not all were able to continue operating, either because they reached maximum capacity or because they were limited exclusively to Syrians living in neighboring areas. According to the testimony of a Syrian relief activist in the Bekaa, «As soon as news of a free or semi-free cemetery in an area spreads, refugees from all over Lebanon rush to it.» According to him, this explains the extent of the problem and of the demand.

The cost of a tomb in most cases ranges between $400 and $3,000, and in special cases for the affluent, it can be several fold higher than $3,000. According to Sergios Abed, a Catholic priest and monk in Basilian Aleppians Order, the annual fee for a tomb at his monastery’s cemetery near Jounieh is $250. He explains that the renter of the tomb can use it to bury more than one person over time, and that there is a mass gravesite free of charge for those who do not wish to pay the annual tomb fee. A Palestinian activist working in relief for Syrian and Palestinian refugees explains that the cost of a tomb in Sibline, for example, is just under $400, and the cost in the suburbs of Beirut ranges between $1,500 and $3,000.

In addition to the cost of the tomb, there are also the religious rituals fees associated with funeral, the cost of the coffin or ritual washing, the cost of transporting the body, digging and preparing the grave, and perhaps the costs of the wake, which include renting a space as well as coffee and services. A man who was listening in on Amina’s testimony summarizes the situation with his southern accent by subverting an old saying: «The burden of the tomb on top of death, and the burden of paying for the tomb on the family of the deceased.»

Despite the efforts of some benevolent Lebanese and Syrian individuals and groups, those concerned still hear testimonies about secret night burials, cases of blackmail and bribes, and even cases in which the family of the deceased was forced to hand over the body of their son to strangers to bury him in the vicinity of the city of Arsal, without being able to accompany their son to his final resting place.

All of these stories clearly show that individual and civil initiatives and solutions to refugee problems, including the problem of funerals and cemeteries, are not enough. In a sector where the Lebanese have been suffering from problems relating to availability and high costs, even before the Syrian refugee crisis, especially in cities, the required solutions appear to be at the official and government levels, and it is not enough to demand the return of refugees tomorrow whence they came to solve the problems where they are today.

* Journalist

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