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Moyen Orient et Monde

Pourquoi la paix reste impossible en Afghanistan

Décryptage

Face à une situation militaire enlisée et au refus des talibans de négocier avec le gouvernement de Kaboul, les États-Unis tentent de mobiliser les acteurs régionaux.

03/04/2018

L’aviation afghane, entraînée par les États-Unis, a frappé hier une madrasa de Kunduz dans le nord-est de l’Afghanistan, où des responsables talibans assistaient à une remise de diplômes. Selon le responsable de l’hôpital régional, le Dr Naim Mangal, « plusieurs morts et au moins quinze blessés civils, dont des enfants », ont été acheminés vers son établissement.

Cette opération intervient alors que des manifestations appelant les talibans à conclure un accord de paix avec Kaboul se multiplient dans la province du Helmand. Depuis le début de la semaine dernière, des résidents de Lashkar Gah contrôlée par les talibans font une grève de la faim. Quinze jours auparavant, seize personnes qui assistaient à un tournoi de lutte local ont été fauchées par un attentat à la voiture piégée. Aux abords du stade où l’explosion meurtrière s’est produite, les manifestants ont élevé des banderoles à l’intention des talibans, « Vous devez accepter la paix », en référence à l’offre de réconciliation proposée par le président afghan Ashraf Ghani. Élaborée au cours de la conférence de Kaboul du 28 février dernier, l’offre comprenait la délivrance de passeports afghans aux talibans, un cessez-le-feu, la possibilité d’ouvrir des bureaux à Kaboul et de participer à une future révision constitutionnelle. C’était plus qu’une main tendue par M. Ghani, avant la traditionnelle offensive des talibans au début du printemps.

L’offre a pourtant été ignorée par les talibans. Ils considèrent le gouvernement de Kaboul comme une émanation défectueuse de Washington. Depuis le début de l’année, ils ont réitéré à plusieurs reprises leur désir de discuter directement avec les Américains. Leur dernière demande coïncide à un jour près avec l’arrivée à Kaboul, le 13 mars, du secrétaire d’État américain à la Défense James Mattis. 


(Pour mémoire : Les talibans réservés face à l'offre de négociations de paix de Ghani)


« Je doute de la sincérité des talibans »
Le 14 mars, une lettre ouverte « au peuple américain » a été publiée sur le site officiel de l’Émirat islamique d’Afghanistan. Le document révèle une lecture attentive du débat public outre-Atlantique. Les auteurs abattent une succession d’arguments chiffrés, frappant précisément la corde sensible de l’opinion américaine, et encouragent les parlementaires « épris de paix » à faire pression sur Donald Trump pour qu’il accepte des pourparlers. Les talibans ont récemment invité le sénateur républicain Rand Paul, un opposant de longue date à l’intervention américaine en Afghanistan, à discuter dans leur bureau politique de Doha, où ils sont installés depuis 2013. « Je doute de la sincérité des talibans dans leurs appels à la paix », explique à L’Orient-Le Jour Marvin Weinbaum, conseiller pour l’Afghanistan au département d’État pour l’intelligence et la recherche entre 1999 et 2003. « Rien n’indique qu’ils ont abandonné leur but de restaurer l’Émirat islamique. Les talibans ne font aucun compromis dans cette lettre, car ils veulent discuter dans le dos du gouvernement afghan, ce que les États-Unis ne peuvent accepter », explique M. Weinbaum. Washington parraine bon gré mal gré le Gouvernement d’union nationale (GUN), résultat d’un compromis arbitré par John Kerry en 2014, suite à une élection présidentielle controversée.


(Lire aussi : Des talibans sont intéressés par les pourparlers de paix, affirme Mattis depuis Kaboul)


L’Inde comme nœud du problème
Sur le plan strictement militaire, aucun acteur ne semble capable de renverser la vapeur. Dans une note récente, l’analyste politique Seth Jones résumait l’impasse en ces termes : « Les talibans sont trop faibles pour vaincre et trop forts pour être vaincus. » S’ils contrôlent plus d’un tiers du territoire, ils ont échoué à maintenir durablement leur contrôle sur les grandes villes, un objectif fixé dans la période 2014-2015, tandis qu’ils maintiennent une pression durable dans les zones rurales, notamment le Sud et la province du Helmand. Un attentat comme celui de l’hôtel Intercontinental en janvier, où plus de 40 personnes de 15 nationalités différentes ont trouvé la mort, entretient le sentiment que l’organisation peut avoir un impact à l’échelle internationale.

Pour Ahmad Majidyar, consultant au Middle East Institute, interrogé par L’OLJ, « l’augmentation des troupes américaines pour atteindre prochainement 14 000 hommes supplémentaires n’aura pas d’effet déterminant ». Selon lui, l’erreur de l’administration américaine est d’avoir traité le problème afghan indépendamment du contexte régional, sans prendre en compte les intérêts du Pakistan. Donald Trump a consacré son premier tweet du Nouvel An 2018 à une critique sévère de ce pays, base arrière des talibans pilotée par les services secrets. Les figures de proue du mouvement y résident relativement à l’abri des attaques de drones américains.

Suite à son tweet, Donald Trump a annoncé le gel des 1,3 milliard de dollars d’aide annuelle versés au Pakistan. Une mesure délicate car le Pakistan sert aussi de base logistique à l’armée américaine pour ses opérations en Afghanistan. Selon M. Majidyar, « ce genre de réprimande ne réglera pas le problème ». Le Pakistan refuse d’abandonner sa carte taliban notamment à cause de sa rivalité avec l’Inde. New Delhi a démontré à plusieurs reprises sa supériorité militaire en préservant son contrôle sur les deux tiers du Cachemire, un territoire disputé au cours de trois guerres entre 1947 et 1999, chacune initiée par le Pakistan pour renverser le statu quo en sa faveur. Le régime afghan post-taliban a constamment favorisé l’Inde sur le Pakistan pour mieux accommoder l’allié américain. « Alimenter l’insurrection taliban permet au Pakistan de maintenir un régime suffisamment déséquilibré pour que l’Afghanistan n’agisse pas comme un obligé de l’Inde », estime M. Majidyar.


(Lire aussi : La photo d'une mère passant un examen avec son bébé émeut l'Afghanistan)


Arabie / Iran
La dynamique régionale du conflit devrait se complexifier avec le retour de l’Arabie saoudite dans le jeu afghan. Le 23 mars, le lieutenant-général McCaster s’est entretenu avec Hanif Atmar, conseiller national à la Sécurité afghane, en présence d’officiels saoudiens et émiratis. Le but de la réunion était de déterminer une feuille de route pour un processus de paix. L’Arabie saoudite essaierait d’amener les talibans à la table des négociations. La reconnaissance par le royaume du régime taliban des années 1990, interrompue par les attentats du 11-Septembre, ou encore la diffusion idéologique du wahhabisme dans les madrassas afghanes et pakistanaises devrait y aider. Mais Riyad semble davantage être dans une logique d’endiguement que de médiateur. Une partie des talibans, regroupée autour du leader officiel Haibatullah Akhundzada, s’est rapprochée de l’Iran et du Qatar ces dernières années. Les insurgés ne constituent en effet pas un bloc centralisé. Différentes factions qui représentent chacune tout au plus 15 % de l’« ensemble » taliban sont largement autonomes. L’Arabie saoudite pourrait vouloir jouer de ces divisions pour diriger ses efforts vers la poursuite de ses propres ambitions régionales, au détriment de la recherche d’une solution pacifique.



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