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Lifestyle - Entretien

Voyage jusqu’au bout de la nuit (berlinoise)

Le photographe allemand Sven Marquardt présente jusqu’à dimanche au D Beirut Warehouse son installation photographique et audiovisuelle intitulée « Rudel ».

© Sven Marquardt

Ses clichés disent peut-être quelque chose à ceux qui ont déjà erré dans les couloirs du Berghain, ancienne centrale électrique de Berlin transformée en club underground techno, sans doute le plus célèbre du monde. Et que dire de son mystérieux et redouté physionomiste (bouncer pour les clubbeurs anglophones), Sven Marquardt, presque aussi célèbre que son établissement, et considéré comme l’un des plus « imperméables » du genre ? Qu’il est à Beyrouth, qu’il est photographe et qu’il présente au D Beirut son exposition Rudel mêlant ses œuvres à une installation audiovisuelle issue d’une collaboration avec le DJ et producteur de musique techno Marcel Dettmann.

Quel est le concept de cette exposition qui mêle vos photographies à une bande originale signée Marcel Dettmann ?
Ces deux parties incarnent la culture club berlinoise de ces quinze dernières années. Pendant cette période, j’ai photographié les videurs du Berghain avec lesquels je travaille. L’idée de cette association est vraiment de célébrer l’esprit de communauté qui règne la nuit, c’est d’ailleurs le sens du titre de l’exposition, Rudel signifiant bien cet esprit de communauté, de partage, de nuit… Ici à D Beirut, on peut découvrir mes photographies, mais aussi la Black Box, une installation audiovisuelle où mes images et la musique de Marcel Dettmann se combinent.

Comment est née l’idée de cette collaboration ?
J’ai rencontré Marcel à la fin des années 90, il n’avait que 18 ans, c’était un jeune garçon qui venait de la campagne. Mais il était déjà DJ au Ostgut, l’ancêtre du Berghain. À cette période (après la chute du mur de Berlin en 1989), j’avais arrêté la photographie. Nous nous sommes donc rencontrés comme cela, lorsque lui venait jouer au club et que moi j’y travaillais en tant que videur. En 2007, Marcel Dettmann m’a demandé de réaliser la pochette de son album, c’était la première fois qu’on collaborait ensemble.

D’une certaine manière, peut-on dire que vos travaux se ressemblent et sont complémentaires ?
C’est vrai que les contrastes que l’on retrouve dans le noir et blanc ressemblent aux contrastes des variations que l’on peut retrouver dans la musique. Marcel est aujourd’hui un artiste très international, je commence à l’être aussi avec mes photographies. Notre point commun, c’est notre ancrage dans la culture club berlinoise, c’est cela qu’incarne Black Box qui a déjà fait partie d’expositions collectives. Nous avons tous les deux eu envie de parler plus spécifiquement de la culture allemande et donc de réunir en une même exposition cette Black Box et mes photographies.

Pourquoi cette exposition s’est-elle faite ici, à D Beirut ?
Si ce projet est le reflet de la culture club allemande, c’est aussi grâce à ce lieu. Ce hall a vraiment l’esprit berlinois des années 90. Mais lorsque vous sortez de cet endroit, tout est différent, il y a une vue impressionnante sur le skyline de Beyrouth, et ça n’a plus rien à voir. À l’intérieur, on se croirait vraiment à Berlin dans les années 80-90. J’aime que D Beirut soit dans un environnement très hétérogène et qu’il soit polyvalent. C’est un lieu d’exposition qui accueille aussi des ateliers. J’espère que des endroits comme celui-ci pourront survivre et résister à la gentrification. À Berlin, ils souffrent beaucoup des investisseurs. Malheureusement, j’ai entendu que Beyrouth était aussi très touchée par ces problématiques et que tout disparaissait. La fragilité des lieux fait qu’il est encore plus important de les préserver.

Considérez-vous qu’investir ce genre de lieu est un acte engagé et politique ?
La politique, c’est trop large. Je me contente de parler simplement de la culture du club, de la culture berlinoise. D’ailleurs, c’est toujours ce que j’ai fait et voulu faire. Même du temps de Berlin-Est, je ne souhaitais pas me politiser. Tout ce qui m’importe, c’est de promouvoir cet esprit. C’est ce que le Goethe Institut me permet de faire en m’invitant à Beyrouth et dans le monde entier.

Comment travaillez-vous ? Ces portraits ont-ils été pris de nuit ?
Je prends mes photographies à l’argentique et uniquement à la lumière naturelle. Comme j’utilise très peu de lumière et que je joue sur les contrastes, on pourrait penser qu’elles ont été prises de nuit. Mais la nuit, ces gens travaillent comme videurs.
Pour obtenir des grands formats comme cela, on les scanne et ensuite on les réimprime. Les portraits sont disposés les uns après les autres, un peu comme une rangée de guerriers. Cette disposition a vraiment été choisie en fonction de ce lieu particulier.

Aujourd’hui, rendez-vous une sorte d’hommage à ces « guerriers de la nuit » ?
Au Berghain, il y a plusieurs étages, ces photos étaient déjà exposées en poster sur les murs pour accéder au Panorama Bar. Cette exposition, c’est surtout mon regard sur cette équipe. J’ai voulu créer quelque chose d’éternel, même si ces moments appartiennent à un passé révolu. C’est vraiment le sentiment du Future Paster, titre de mon premier livre de photographie.
Mais le Berghain représente beaucoup plus que ces photographies. C’est la musique, la liberté, la tolérance… Il y a énormément de créativité. Et tout cela demande beaucoup d’organisation et de rigueur. Avec cette équipe de videurs et chaque DJ booké par Ostgut Ton (le label du Berghain), nous avons une responsabilité : que les gens puissent faire la fête en toute liberté. C’est notre philosophie. Mais après toutes ces années, évidemment l’esprit a évolué. Le public lui aussi a changé, c’est une population très jeune et internationale venant du monde entier. Ce club est devenu très à la mode.

Est-ce justement cette « hype » que vous combattez, au profit d’un esprit qui se voudrait plus « authentique » ?
Il faut savoir vivre en accord avec son temps, mais il est en effet important pour moi de rester fidèle à mes origines et à mes convictions. Je trouve que cet engouement pour Berlin est un peu exagéré, mais j’espère laisser dans les pays que je visite et chez les gens que je rencontre – même si je ne fais que passer – ce sentiment de liberté. Cette liberté que je défends.

D Beirut Warehouse
La Quarantaine, Beyrouth.
Samedi de 16h30 à 10h30, dimanche de 12h30 à 18h.
Jusqu’au 18 mars.


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