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La Dernière

Quand la guerre frappe à vos portes, qu’est-ce qui vous reste à faire ?

Cinéma

Produit par Altitude 100 et Né à Beyrouth films, « In Syria » de Philippe Van Leeuw, interprété par deux grandes actrices, Hiam Abbas et Diamand Abou Abboud, et couronné dans plusieurs festivals, sort dans les salles dès aujourd’hui.

15/03/2018

On se croirait au Liban pour quelques instants, durant cette guerre qui a ravagé le pays du Cèdre de 1975 à 1990 et qui continue à laisser des conséquences souterraines, voire sous-cutanées. Sauf que l’action a lieu juste au-delà du poste-frontière de Masnaa... En Syrie.

Histoire d’une guerre
On se croirait au Liban, dans les couloirs (au Liban, on appelle ça corridors...) des demeures crevassées, trouées par les balles et violées par les obus. On croirait entendre les mères libanaises, gardiennes de la maison, rassembler leurs enfants, leurs voisins, et tous ceux désireux de s’abriter sous un toit chaleureux, comme une espèce de comfort zone ultime. On croirait entendre au moindre éclat d’obus ces « Yalla » si familiers, ces « Éloignez-vous des fenêtres des balcons et rejoignez la pièce la plus sécurisée ». Ces résurgences d’une situation enfouies volontairement dans les abysses de notre âme, on croirait les revivre dans In Syria, interprété par une géante, Hiam Abbas, et la non moins grande Diamand Abou Abboud.

Quand la guerre faisait rage dehors, une autre guerre avait lieu dedans : celle des sentiments, des émotions et surtout celles des victimes. Cela, Philippe Van Leeuw l’a très bien compris et bien reproduit. « Ces victimes n’avaient pas choisi de faire la guerre. Elles en ont été simplement les victimes, immolées sur le bûcher des vanités, des ambitions et des intérêts petits et mercantiles. »
Pourquoi se croirait-on au Liban ? Parce que le réalisateur belge, ne pouvant filmer en Syrie vues les circonstances, a préféré tourner son film dans un contexte socioculturel très proche. Il lui fallait également reproduire l’aspect universel de l’histoire. L’action, si elle a eu lieu en Syrie, s’est déroulée quelques années auparavant eu Liban, et peut avoir lieu à d’autres coins du globe. Elle peut , selon lui, toucher tout le monde, et personne n’est à l’abri. Si la guerre frappe à nos portes, que ferions-nous, comment réagirions nous ? Serons-nous des lâches ou des héros ? Ou les deux à la fois ?...

Histoire d’un tournage
Auparavant chef opérateur, entre autres, sur La Vie de Jésus de Bruno Dumont, (1996) Les bureaux de Dieu de Claire Simon (2007), ainsi que sur Asfouri de Fouad Alaywan (2011) et Stable, Unstable de Mahmoud Hojeij en 2014, Philippe Van Leeuw a réalisé son premier film de fiction en 2009 : Le jour où Dieu est parti en voyage, où il parle d’une femme tutsie qui essayait de se sauver durant le génocide du Rwanda. Avec In Syria, il signe son second long métrage de fiction, toujours sur les affres des guerres...
Le projet prend forme lorsqu’il réalise que la terre entière était préoccupée par la Libye et Kadhafi, oubliant qu’un autre dictateur despote commençait ses massacres. « Je savais que l’histoire syrienne allait s’enliser. Il fallait que je réagisse. Je ne prétends pas à ce que mon film change le cours de l’histoire, mais pour les Occidentaux qui voient les réfugiés affluer sans comprendre pourquoi, le film donne une lecture : si ces gens fuient leur pays, c’est parce qu’ils n’ont pas le choix et qu’ils vont mourir. »
Un beau huis clos étouffant, où l’action se passe à l’intérieur d’une maison, où les émotions ressurgissent à la surface et où la guerre a lieu hors champ. « J’ai toujours travaillé en fiction teintée de naturalisme, même lorsque j’étais chef opérateur sur un plateau, tout en restant le plus possible authentique. Ce sont des films du réel, traités par la fiction. Cette approche par la fiction me permet d’être le plus proche possible de mon audience pour qu’elle retrouve le processus d’identification par rapport au sujet traité. » Et de poursuivre : « Je suis venu avant au Liban pour faire des repérages et pour gagner le vécu du récit. J’ai pris les témoignages des amis libanais qui ont vécu la guerre. Pour moi, revenir ici était légitime et j’ai retrouvé ainsi un cadre bien familier. »
Des plans séquences, une caméra au poing, des pièces exiguës où le cinéaste scrute et sonde l’humain, parfois de près, à même la peau, achèvent de donner à ce film son aspect d’intériorisation, qui épouse le réel et le quotidien « Mon cinéma est un cinéma de situations. J’essaye d’éviter autant que possible les mots et de faire passer l’émotion par une image ou un geste. Le visage occupe une importance primordiale comme un espace de lecture. »

Histoire de femmes
Philippe Van Leeuw rencontre Hiam Abbas en 2010. Ils échangent des numéros de téléphone et se promettent de se revoir. « Lorsque j’ai écrit le scénario du film, le premier nom qui m’est venu à l’esprit pour interpréter le rôle de la mère, c’était elle. C’est une grande dame extrêmement charismatique, engagée pour la cause de son peuple (NDLR : palestinien). Elle est une voix en soi, une pasionaria qui prend fait et cause pour toute la misère du monde. Ce qui nourrissait mon projet. Quant à Diamand, depuis que je l’ai rencontrée sur le tournage de Stable, Unstable, je l’ai trouvée magnifique et voulais écrire pour elle. Elle a porté le rôle jusqu’à l’extrême. »
In Syria est un film essentiellement de femmes, où les hommes sont absents. « Dans notre inconscient, nos archaïsmes font que la femme est plus sédentaire que l’homme, qui est en action, et que cette sédentarité la place au cœur du conflit. Elle est la maison, le port : c’est pourquoi elle est la cible première. » Le sujet du viol était ma préoccupation. Je voulais le placer au centre du film. Les femmes restent dignes et debout à leur manière, avec pour seules armes des mots, qui détournent intuitivement l’agresseur alors que les hommes sont acculés à devenir plus violents en temps de guerre. »

Plus qu’un sujet sur la guerre, le cinéaste a travaillé sur les mécanismes de celle-ci et comment elle fait sortir la bête en chacun de nous. « Ingmar Bergman est ma référence cinématographique. J’aime travailler mes films à travers les femmes. Leur complexité et leurs ressorts humains, intellectuels et émotionnels sont riches et fascinants à découvrir. Le but n’étant pas de les mettre à l’honneur, mais de parler de leur humanité qui me touche. »
« Le cinéma ne change pas les choses, mais permet une réflexion », conclut Van Leeuw, convaincu que les salles de cinéma sont devenues un lieu de débat et qui espère que son film aura ce même accueil au Liban.


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