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Moyen Orient et Monde

En Iran, match nul dans la bataille pour le pouvoir

Éclairage

Rohani prône « l’unité » et la « confiance » dans le peuple lors d’un rassemblement marquant le 39e anniversaire de la révolution.

Julie KEBBI | OLJ
12/02/2018

Le président iranien Hassan Rohani a lancé hier un appel à « l’unité » en Iran, recommandant aux dirigeants de « faire confiance au peuple », un message implicite au camp conservateur après les récentes manifestations meurtrières contre le pouvoir. Selon les autorités, 25 personnes ont été tuées dans des violences lors de ces rassemblements organisés pour protester contre le pouvoir.  « Je demande à ce que l’année qui vient, celle du 40e anniversaire de la révolution (islamique), soit une année d’unité. Je demande aux conservateurs, aux réformateurs, aux modérés et à toutes les parties de se rassembler », a dit M. Rohani lors d’un imposant rassemblement à Téhéran marquant le 39e anniversaire de la chute du régime du chah Mohammad Reza Pahlavi.

L’anniversaire de la révolution tombe cette année alors qu’un bras de fer entre le président Rohani et les ultraconservateurs, arbitré par le guide suprême Ali Khamenei, semble désormais se jouer sur tous les fronts.
Depuis un peu plus d’une semaine, le port du voile obligatoire est devenu le nouvel élément de discorde. Des Iraniennes se sont affichées têtes nues, agitant leurs voiles attachées à un bâton dans la rue pour dénoncer cette loi. Les images de ces actes de défiance à l’égard du régime ont surpris et ont fait le tour des réseaux sociaux. Malgré les arrestations de ces femmes, d’autres se sont senties encouragées et ont fait de même. Ces agissements cherchant à dénoncer les atteintes à la liberté des femmes ne sont pas nouveaux mais restent des initiatives individuelles et ponctuelles. L’imposition du port du voile remonte à 1979, suite à la révolution islamique lancée par l’ayatollah Khomeyni.

Dans le même temps, un rapport publié dimanche 4 février par le Centre pour les études stratégiques, proche du président iranien et datant de 2014, est venu alimenter la bataille de communication entre les deux parties. Selon le document, près de la moitié des Iraniens sont contre l’obligation du port du voile pour les femmes. Ces derniers considèrent que la question du voile relève de la sphère privée et ne devrait pas être contrôlée par l’État. Une publication dont le timing n’est certainement pas anodin alors que les manifestations qui ont débuté fin décembre contre le chômage et la corruption avaient déjà remis sur le devant de la scène les différends entre les deux camps.

L’establishment iranien se trouvait en effet dans une position délicate alors que des slogans ont notamment émergé dans les rues du pays contre le guide suprême Khamenei à de multiples occasions. Ses partisans ultraconservateurs s’étaient empressés de dénoncer des ingérences des « ennemis » de la République islamique dans la fomentation de ces mouvements populaires pour déstabiliser le régime. M. Rohani avait tenté pour sa part de calmer le jeu, voulant garder un certain équilibre entre le guide et les manifestants, insistant sur la nécessité d’« accepter les critiques positives » et qu’il fallait « même créer les conditions pour la critique, les protestations légales, y compris les manifestations », tout en condamnant les « fauteurs de troubles ».

Mais le dirigeant iranien s’est fait bien moins prudent dans ses propos à la fin du mois de janvier en visant directement les partisans de l’ayatollah Khamenei. « Les autorités du pays doivent écouter le peuple et entendre ses demandes et revendications », a déclaré le président iranien lors d’un discours télévisé au mausolée de l’imam Khomeyni, peu avant la commémoration du 39e anniversaire de la chute du chah. « La monarchie, qui se considérait comme éternelle, s’est effondrée, car elle n’a pas entendu les avertissements et les suggestions du peuple », a-t-il rappelé. Des propos sans précédent en référence aux soulèvements populaires qui avaient contraint le chah à l’exil et donné naissance à la République islamique d’Iran.

« Que des perdants »
Si le calme semble être revenu à Téhéran depuis la tenue de contre-manifestations prorégime, les troubles récents ont clairement déterré la hache de guerre entre les « modérés » et les ultraconservateurs, même si aucun des deux n’a pu réellement prendre l’avantage. Suite à ces événements, « il n’y a que des perdants dans l’establishment politique de la République islamique », estime Clément Therme, chercheur pour le programme Moyen-Orient de l’Institut international pour les études stratégiques (IISS) de Londres, contacté par L’Orient-Le Jour. Même son de cloche pour Ali Fathollah-Nejad, chercheur invité au Brookings Doha Center et associé au programme sur l’Iran de l’Université Harvard, qui explique qu’aucune des factions de l’establishment « n’est sortie victorieuse, même en termes relatifs ». Tous les acteurs « ont compris qu’ils étaient dans le collimateur de la colère populaire », souligne-t-il.  « Les gagnants de cette confrontation pourraient cependant être les gardiens de la révolution », aussi appelés pasdaran, observe Azadah Kian, professeure de sciences politiques et de sociologie à l’Université Paris-Diderot. Ces forces paramilitaires sous l’autorité du guide suprême sont intervenues dans trois provinces du pays pour stopper les manifestations, « une première », souligne la spécialiste, alors que ce sont les jeunes volontaires de la milice bassidji qui étaient envoyés auparavant sur ce genre de chose. Les pasdaran, qui détiennent des pans majeurs de l’économie et contrôlent les services de sécurité et de renseignements, auraient ainsi renforcé leur assise dans l’establishment iranien.

Les contestations populaires « compliquent le projet des autorités islamiques de préserver leurs avantages acquis », précise M. Therme. Cependant, M. Rohani a su « tourner les événements récents à son avantage » en écoutant les appels de la rue tout en bénéficiant de l’appui de certains conservateurs, rappelle Borzou Daragahi, spécialiste de l’Iran et correspondant de Buzzfeed News au Moyen-Orient. Il peut donc tenter de tabler sur ces contestations pour faire avancer ses réformes économiques et sociales, et satisfaire la soif de changement d’une partie de la population, alors que beaucoup lui reprochent l’inapplication de ses promesses de campagne.
 « M. Rohani a cependant montré peu de signes annonçant qu’il prendrait des mesures tactiques à cet égard », note Ali Ansari, professeur d’histoire iranienne et fondateur de l’Institut pour les études iraniennes à l’Université Saint Andrews.

Si les récentes manifestations ont été de moindre ampleur par rapport à celles qui ont pu les précéder et ont surtout mobilisé les classes populaires dans la rue, « elles ont néanmoins prouvé l’urgence des réformes économiques », affirme Mohammad Hachemi, journaliste basé à Téhéran. « Il est de la plus haute importance que les différentes factions politiques trouvent un terrain d’entente suffisant pour apporter des solutions », insiste-t-il. Quant à la question du port du voile, « c’est un débat constant qui n’a plus qu’une valeur symbolique pour le régime, considérant le recul progressif sur la question pour les femmes iraniennes au cours des deux dernières décennies », estime M. Ansari.

Dans cette guerre des pouvoirs au sein de l’establishment iranien se joue avant tout la question sous-jacente de la succession du guide suprême. Les ultraconservateurs « n’ont pas de figure proéminente ou de légitimité alors qu’ils perdent des élections et jouent avec les chiffres », observe M. Daragahi. Le président iranien se trouve, pour sa part, dans une position tout de même plus favorable à l’égard de la population entretenue par la légitimité des urnes qu’il a gagnée par deux fois, en 2013 et en 2017, et sa réaction aux contestations. Celles-ci ont par ailleurs remis en question le statut même de guide suprême. Il « n’a plus le même prestige qu’auparavant », ajoute Mme Kian, alors que « le débat sur une révision constitutionnelle pour l’abolition de ce statut ou de son remplacement en faveur d’une direction collégiale est ouvert depuis le mouvement vert de 2009 ».



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