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Idées

La stratégie du « croissant chiite » face aux tensions sociales internes

Iran
27/01/2018

Avec le succès de sa stratégie de projection géopolitique constitutive du fameux « croissant chiite », anticipé dès 2004 par le roi Abdallah de Jordanie, l’Iran contemporain n’a jamais paru aussi renforcé sur le plan extérieur. Selon le quotidien officiel des pasdaran Javan, dirigé par Abdullah Ganji, c’est la prise de Boukamal (au sud-est du gouvernorat de Deir ez-Zor en Syrie), à la fin de novembre 2017, qui permet à l’Iran d’établir ce corridor ouvrant « à Téhéran un accès terrestre à la mer Méditerranée et à Beyrouth : un fait notable dans l’histoire millénaire de l’Iran ».

Cet engagement militaire régional est considéré par Téhéran comme un investissement géopolitique impératif. Dès la fin de 2009, le Major General Seyed Hassan Firouzabadi, alors chef d’état-major de l’armée nationale iranienne, considérait déjà : « Notre soutien aux mouvements de résistance (anti-israéliens est) considéré comme des dépenses pour protéger notre sécurité nationale et contribuer à élargir la carte de notre puissance dans la région. »


(Lire aussi : 2004-2017 : la prophétie du roi Abdallah II sur le croissant chiite se réalise)


Coûts considérables
Mais depuis, ce coût s’est considérablement accru, à la fois en termes humains et financiers, avec un engagement direct sur le terrain. Des centaines de membres de l’unité al-Qods, le corps expéditionnaire des gardiens de la révolution islamique (CGRI) dirigé par l’emblématique général Ghassem Soleimani, sont tombés sur les champs de bataille d’Irak et surtout de Syrie. Mohammad Ali Shahidi Mahallati, directeur de la « Fondation des martyrs », avait indiqué le 7 mars 2017 que les pertes militaires sur ces théâtres de guerre se monteraient à 2 100 combattants tués dont des « conseillers militaires » iraniens, mais également des combattants « volontaires » iraniens, ou encore « volontaires » afghans et pakistanais dans les deux pays.

Considérable est aussi le coût financier : dans un rapport publié en décembre 2016 par la Fondation d’études pour le Moyen-Orient, le chercheur Mohammad Amin estimait le coût pour l’économie iranienne de la guerre en Syrie à près de 24 milliards de dollars par an. Ce chiffre intégrerait le coût des autres activités de soutien opérationnel aux groupes tels que le Hezbollah, qui recevrait au minimum 1 milliard de dollars par an de Téhéran, selon le même rapport. L’Iran soutient également la brigade Fatemiyoun composée de chiites afghans et la brigade Zeynabiyoun composée de chiites pakistanais. Ces « volontaires » étrangers reçoivent une solde mensuelle, en plus de la promesse d’obtenir la citoyenneté iranienne. Toujours est-il que selon les textes officiels, le budget pour l’année fiscale en cours (mars 2017-mars 2018) a officiellement prévu d’accorder près de 85,9 milliards de tomans (environ 21,5 milliards de dollars, soit quelque 23 % du budget total) au seul périmètre des questions militaires et de sécurité au sens large. Paradoxalement, c’est pendant les quatre ans de la présidence Rohani – qui n’a pas réellement la main sur la politique extérieure – que le budget militaire aura augmenté de plus de 70 % sous la pression des « faucons » du régime. Ce chiffre comprend le financement des pasdaran, des forces bassidjis et de l’armée régulière au sens strict. Ce budget ne détaille évidemment pas le soutien financier apporté à différents groupes dans d’autres théâtres que la Syrie – principalement en Irak –, ou encore l’aide apportée au Hamas palestinien.

Autant d’argent qui ne sert pas aux Iraniens proprement dits. Or, entre 3,5 et 4 millions d’entre eux sont au chômage – soit 12,5 % de la population active, ratio qui grimpe à un minimum de 27 % chez les jeunes –, tandis qu’un rapport publié le 26 juillet 2016 par le journal Javan susmentionné révélait que 9,7 millions de travailleurs iraniens vivraient sous le seuil de pauvreté (correspondant officiellement à environ 3 millions de tomans).


(Lire aussi : L'Iran donne au Hezbollah "entre 700 millions et un milliard de dollars par an", selon Israël)


Point de non-retour ?
Aussi certains slogans scandés dans les manifestations violentes du début d’année – « Quittez la Syrie, pensez à nous »; « Pas Gaza, pas le Liban, ma vie en Iran! » ; « Marg bar (mort) au Hezbollah! », voire « Marg bar au dictateur! » – étaient-ils révélateurs d’un malaise face au coût des opérations militaires à l’étranger. D’autant que les annonces gouvernementales d’austérité pour le prochain budget dénotaient avec les subsides généreux et opaques accordés à certaines institutions paraétatiques ou fondations religieuses.

Ce fut le point de départ d’une première manifestation antigouvernementale à Machad, fief de la richissime fondation religieuse Astan e-Qods e-Razavi, dirigée par Ebrahim Raisi, rival malheureux de Hassan Rohani à la dernière présidentielle. D’aucuns ont rapidement considéré que cette manifestation avait été politiquement orchestrée et que le mouvement aurait rapidement échappé à ses initiateurs. De fait, les manifestants étaient, cette fois, majoritairement issus des classes populaires et résidaient dans les villes petites et moyennes qui constituent la base sociale du régime.

Cette révolte n’était certes pas une révolution, car la jonction ne s’est pas faite avec les classes moyennes des grandes villes – plutôt inquiètes de voir leur pays connaître une situation à la syrienne. Elle a néanmoins servi de révélateur aux fragilités internes de l’Iran. Un pays dont la majeure partie de la population est éduquée, mais se trouve en proie à des difficultés socio-économiques non résolues, voire à des contradictions sociétales accentuées par la corruption endémique – dénoncée dans le dernier film du réalisateur iranien Mohammad Rasoulof, Un homme intègre–, et le sentiment d’injustice généré par la situation privilégiée des aghazadeh (fils de).
Des contradictions qui semblent atteindre un point de non-retour pour une majorité de la population, qui n’a pas connu la révolution de 1979 et se reconnaît de moins en moins dans le régime théologico-politique actuel. « Nous devons écouter, entendre et apporter des réponses à notre portée », a déclaré le 9 janvier à la presse iranienne Ali Khamenei, pourtant peu enclin à la mansuétude vis-à-vis d’opposants. Mais sera-ce suffisant ? À l’issue de la répression du mouvement vert de 2009, Saeed Ghassemi, un vétéran du CGRI aujourd’hui en retrait, aurait formulé cette remarque : « Il y aura raison de s’inquiéter le jour où le Sud populaire de Téhéran se réveillera et retirera son soutien au guide suprême… »


Enseignant et chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et rédacteur en chef de la revue « Orients stratégiques ».


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Le Faucon Pèlerin

Ce que je viens de lire dans cet article :
- 9,7 millions de travailleurs iraniens vivraient sous le seuil de pauvreté.
- Le Hezbollah recevrait au minimum un milliard de dollars par an de Téhéran.
- Pas Gaza, pas le Liban, ma vie en Iran.
Sans commentaires.

RE-MARK-ABLE

C'est petit tout ça devant ce que engloutit la guerre au Yémen pour les larbins arabes de l'Amérique d'un clown déséquilibré mental et ce que le budget de la guerre de ce même clown engloutie à fond perdu pour des politiques de courte vue.

Je dirai même qu'au change et je vois que vous êtes bon comptable, l'Iran NPR s'en sort mieux que les autres puisque au vu des résultats actuels elle a engrangé pas mal .

VOUS L'AVEZ BIEN MENTIONNÉ SUR LA PRISE DE BOUKAMAL .

gaby sioufi

""2004, le roi de jordanie avait DEJA sonne l'alarme""

CE QU'IL FAUT RAPPELER AUX ARABES , ENCORE ET ENCORE ?

leur manque de vision minimale - peu en importe les raisons -
qui fait qu'ils ratent le coche ,
manquent prendre le train en marche,



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