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Nos Lecteurs ont la Parole

Le massacre de Damour ou 42 ans de vies traumatisées

par Zeina ZERBÉ
OLJ
22/01/2018

« Perdre de vue l’objectif réaliste mène à ce que de nombreuses guerres soient suicidaires. » (1)

L’église Saint-Élie à Damour est pleine à craquer. Personnes âgées, hommes, femmes, enfants, anciens combattants de Damour, représentants des partis politiques – chrétiens – sont là. Ils célèbrent la messe à la mémoire des Damouriens assassinés les 19, 20 et 21 janvier 1976 par les milices palestino-progressistes et la Saïka, « sous le commandement d’un officier du Fateh, Abou Moussa » (2). Cette « offensive » militaire stratégique se traduira par le massacre de Damour.
Les habitants présents à l’église sont des survivants ou des descendants de survivants dont les pères, les mères, les sœurs ou les enfants avaient été tués à coups de balles ou de couteaux. Eux avaient couru – ils étaient 6 000 (3) – dans la horde qui les poussait vers la mer, au palais de Camille Chamoun à Saadiyate – un tiers des habitants de Damour ayant fui par la montagne. Ils ne savaient pas, dans leur fuite, qu’ils ne reverraient Damour que 20 ans plus tard. Ils ne savaient pas que pendant qu’ils couraient, leurs maisons brûlaient, que leurs meubles étaient pillés, que leurs vieillards terrorisés, ne pouvant pas courir, étaient cachés sous les lits ou assistaient impuissants à la dépossession de leurs biens.
Ils ne savaient qu’ils se retrouveraient à Kaslik à guetter anxieusement les nouvelles des leurs, ils ne savaient pas qu’après cette fuite, beaucoup allaient se retrouver veuf(ve)s, orphelins, d’autres handicapés. Ils ne savaient pas que leur tissu social allait se décomposer, que nombre d’entre eux allaient s’appauvrir, qu’ils deviendraient les « mouhajjarin » – ces déplacés stigmatisés –, qu’ils feraient partie de ce « dossier » que l’État libanais va devoir régler un jour. Ils ne savaient pas non plus que pour toujours, le goût de Damour pour eux sera différent, que les souvenirs liés à ce drame ralentiront le cours de leurs récits, feront tressauter leurs mots, resteront coincés dans leurs gorges ou jailliront sous forme de cris de haine, de rage : « Mais pourquoi ?… »
Le massacre de Damour compte des centaines de tués, majoritairement des civils. Leurs corps n’ont pas été identifiés ou récupérés par leurs familles, ils n’ont pas eu de funérailles, de sépultures, leurs noms ne sont gravés nulle part. Ces centaines de tués sont dispersés aujourd’hui, 42 ans plus tard, sous la nomination collective qui les regroupe : « Les martyrs de Damour ».
Le massacre de Damour n’est ni le premier ni le dernier massacre qui ont secoué la guerre civile libanaise et dont des civils innocents ont payé le lourd tribut. Des atrocités ont été commises par toutes les milices et les partis au pouvoir.
En l’absence de justice transitionnelle qui sert la vérité et avec la loi d’amnistie générale promulguée à la fin de la guerre civile, quels destins et impacts psychique et social ont ces massacres aujourd’hui au niveau transgénérationnel ? Quelle est leur incidence traumatique sur la mémoire collective, la mémoire des lieux, sur le vivre-ensemble auxquels nous sommes condamnés ?
La commémoration de ce quarante-deuxième massacre de Damour aurait sans doute eu un goût différent si toutes les communautés et partis politiques libanais étaient représentés à la messe aujourd’hui. La commémoration des massacres n’aurait de sens que lorsque les victimes ne seront plus perçues comme les martyrs de leurs propres communautés religieuses mais comme des victimes libanaises d’une guerre civile dont toutes les parties sont victimes mais aussi dont toutes les parties sont communément responsables. Sans cela – entre autres – nous ne pouvons édifier les bases d’un État civil.

 1- OLINER M. Marion, « À l’origine de la guerre : la peur » in Pourquoi la guerre ? Revue française de psychanalyse, mars 2016, Tome LXXX, p. 112.

2 - KASSIR Samir, La guerre du Liban, de la dissension nationale au conflit régional, Karthala-Cermoc, 1994, p. 157.

3 - KASSIR Samir, ibid.

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