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Culture

Quand Jalal Khoury frappe les trois coups définitifs...

Théâtre

Contestataire, mystique, érudit, pédagogue, metteur en scène, dramaturge, comédien, chroniqueur artistique, l'esprit fondateur polyvalent du théâtre libanais à son âge d'or en 1960-1975 s'en est allé à 83 ans, sans crier gare...

04/12/2017

Il n'y a pas très longtemps encore on le croisait au détour d'une salle de théâtre, les cheveux en bataille, le visage taillé à la serpe, la voix haute et caverneuse, la taille dégingandée, la chemise et le gilet au vent, le regard absent derrière ses lunettes et les lèvres un peu pincées comme sous l'effet d'une cogitation constante. Il s'appelle Jalal Khoury...

L'un des pères du théâtre libanais, l'un des ténors les plus turbulents et les plus tonitruants, vient de prendre le grand virage, lui qui a eu plusieurs vies, comme plusieurs choix, tous cohérents, car correspondant à la mobilité et aux changements d'une société et d'un pays dont l'éclatement, interne et externe, est celui d'une bombe à fragmentations. Une longue carrière de plus d'un demi-siècle (56 ans exactement) pour assouvir la passion dévorante et fusionnelle des planches. Mais aussi de la politique, de la religion et de la culture. Car le dramaturge avait la conscience vive pour les rouages de la cité, une soif inextinguible de connaissance et de compréhension de l'au-delà, un besoin indicible de communiquer, une volonté d'analyser et le courage de témoigner.

Brechtien dans l'âme, il est de ceux qui ont dû faire un changement radical dans leur personnalité pour (re)joindre le monde arabe, car tout comme Roger Assaf, en ce temps-là, il appartenait surtout au cercle des francophones. Donc, revirement, d'abord, vers la langue maternelle pour s'exprimer et exprimer ses idées en arabe – une langue qu'il va utiliser avec brio et une fluidité remarquable. Et qui lui ouvrira les portes vers un très grand public.

(Lire aussi : « Si, à ton âge, tu ne veux pas changer le monde, tu as un problème... »)

Tout ne commence pas vers 1968 où il présente Weisman, Ben Gori et Cie en jouant sur l'éveil du danger de l'ennemi sioniste, mais plutôt en 1971. Date phare qui sera un peu la bataille de Hernani beyrouthine en donnant au théâtre de Aïn el-Mreissé son premier coup de maître scénique, Geha dans les villages frontaliers. Libre inspiration en arabe dialectal, ramenée aux préoccupations libanaises, quand pétrodollars et fedayine faisaient déjà éclater le chaudron sociétal à gros bouillons. Et cette première œuvre théâtrale à drapeau foncièrement libanais lancera au firmament du vedettariat Nabih Abou el-Hosn, qui sera par la suite le fameux Fou de Chanay, rôle copié-collé de faux simplet, pour parler des dangers que va encourir le pays du Cèdre de son voisinage...

Suivra Abadaye (avec la ravissante Aline Tabet), qui se taille un succès retentissant, car le public a aimé la voix et le dire de Jalal Khoury, et apprécié ses pointes acérées et ses flèches décochées avec justesse et vivacité. En 1974, c'est au tour du communisme, dont Jalal Khoury avait épousé les idées, d'être sous les spots avec Le rafic Ségéan (le camarade Ségéan). Œuvre culte et coup de poing pour la lutte des classes qui sera reprise en Allemagne pour deux saisons, au Volkstheater de Rostock.

Ténor, stylo en main

Et brusquement, c'est la tornade, le déluge de feu, le renversement des situations. La guerre éclate, soudain toutes les valeurs sont chamboulées, et tout se démode. Les gauchisants n'ont plus le vent en poupe, les idées d'avant-guerre sont contestées, un règne inédit s'instaure dans le chaos et l'anarchie. Silence et rétraction du ténor. Le temps de se retrouver et d'absorber le choc.

Viscéralement amoureux du théâtre, stylo en main, notes sur le papier et contacts avec les gens du métier sont toujours à l'ordre du jour. S'égrène alors un chapelet d'œuvres (entre 1982 et 1988), plus ou moins heureuses, surtout Chahine et Tansa, sorte de Bouvard et Péchuchet à l'orientale, puis travail plus virulent et musclé dans sa mascarade sur les farces électorales Fakhamit al-Raiss (Monsieur le Président) dénonçant les sinistres mœurs locales à magouilles politiciennes.



Entre-temps, dans l'air du temps, les comédies battent le record. La population asphyxiée par une situation de guerre en demandait. Surtout celles de Marwan Najjar, qui sont un vrai triomphe : pour un moment de délassement, d'oubli et de divertissement superléger et vaudevillesque dans le fracas assourdissant des armes. Jalal Khoury s'y essaye avec Nahwand Band w Band, mais la mayonnaise ne prend pas très bien.
Un peu déçu et dépité, l'homme de théâtre se retire un moment pour mieux réfléchir. Et il émerge à nouveau avec des œuvres inattendues, qui ne lui ressemblaient guère – surtout pour ceux qui l'avaient connu autrefois dans sa fougue et son bouillonnement – à parfum de sainteté et de religion. Son Hindiyé, la folle de Dieu sur cette moniale de Bkerké (à faire pâlir la religieuse de Diderot !), aux allures et comportements controversés, pique beaucoup plus la curiosité qu'elle n'attire massivement le public. Les deux pièces qui vont suivre Al-Tariq ila Qana (2006) et Rahlat mouhtar ila Sri Nagar (2009), ainsi que son dernier opus en 2014, Khedni bhelmak Mister Freud, seront plus des succès d'estime qu'objet de grandes ovations. Elles révèlent toutefois l'aspect de savante culture chez un dramaturge aux connaissances panachées, surtout à travers de longs dialogues mêlant philosophie et civilisations lointaines. Trop pesants ou ardus, si ce n'est à une frange élitiste et éduquée.

Avide lecteur

Jalal Khoury a aussi beaucoup aimé les livres qu'il lisait goulûment et intensément. Lecteur invétéré et quasi compulsif, sa culture était étourdissante avec une propension à avoir toujours le dessus sur son interlocuteur dans un débat. Ses écrits naissaient de ses recherches. Il a signé à ses débuts des articles dans Le Soir, L'Orient Littéraire et Magazine. Et ce dont peu de gens se souviennent, c'est qu'au moment où Ghassan Tuéni a remis le quotidien Le Jour en circulation, c'est-à-dire en 1965, année d'entrée dans le journalisme de l'ancien rédacteur en chef et actuel éditorialiste de L'Orient-Le Jour, Issa Goraieb, l'une des deux personnes qui ont élaboré et exécuté la maquette du journal était... Jalal Khoury. Un homme que par la suite, la presse arabe a reçu à bras ouverts pour ses ramages souvent acides et tapageurs. L'enseignement par ailleurs lui parlait, et il a été auprès de la jeunesse et des générations montantes aussi bien à l'Université libanaise qu'à l'Université Saint-Joseph.

Mais par-dessus tout, il aimait l'univers des planches, le maniement de la langue arabe sous les spots, la direction d'acteurs (il a collaboré avec Julia Kassar, Aline Tabet, Ward el-Khal, Leila Karam, Philippe Akiki, Karim Abouchacra, Antoine Kerbage, Madonna Ghazi, Jahida Wehbé, et était très proche de Joe Kodeih) et l'animation des personnages qui prenaient vie au fur et à mesure des répétitions. Comme une revanche sur la vraie vie, qu'il corrigeait à coups de phrases ou d'arguments entre ironie ou dérision, en petites touches ou à gros traits, tel un peintre devant son chevalet ou un sculpteur modelant le plâtre...

Il vient de faire ses adieux à ce monde en laissant derrière lui, dans les annales du théâtre libanais, l'impérissable souvenir d'un abadaye dénommé Geha, au savoureux faciès chaplinesque avec cherwal et lebbédé...

 

Pour mémoire

Jalal Khoury n'a pas vieilli, « Fakhamat el-Ra'iss », un peu...

En effet, très hagard cet homme à Sri Nagar

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Neuschwander Joël

Jalal m'avait longuement expliqué qui était Geha. Loin de l'image d'un charbonnier simple (simplet pour certains), un homme au bons sens éprouvé pour se protéger quand on vit sous la menace de l'omnipotence et de l'injustice.
Jalal m'avait demandé de tenir un rôle dans sa pièce, un rôlé très court mais ingrat,et d'apprendre mon texte en phonétique. Car je ne pratiquais-mal- la langue arabe qu'à l'épicerie pour les achats du quotidien.
C'est ainsi que lourdement maquillé en bleu et argent, vêtu d'un battle dress kaki, j'ai demandé ses papiers à Géha, tous les soirs de représentation. Je tenais le rôle d'un militaire israelien, soldat frontalier chargé de tenir en respect le charbonnier Géha, philosophe lucide et résigné à l'ombre de ses "ballout" du sud du Pays.Mais mon stress était viscéral, immense. Je n'ai pas tenu ce rôle à la légère, j'ai joué sérieux, en pleine conscience . Aujourd'hui Vous êtes parti Jalal Khoury, nous ne nous sommes jamais revus après la cruelle déchirure de 1975, mais tout ce que j'ai appris et vécu auprès de vous et de votre troupe fait parti de moi. Et j'en suis fier. Merci Jalal, vous m'aviez fait confiance, ce qui est très supérieur à tous les souvenirs et toutes les nostalgies!



Jalal Khoury

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LES GRANDS PARTENT ET LES MESQUINS ET LES INCAPABLES QUI GOUVERNENT RESTENT DANS CE PAYS !
ALLAH YIRHAMOU...

Georges MELKI

Un grand homme! Qu'il repose en paix...

Sarkis Serge Tateossian

Autant de talents et maîtres dans l'art de la comédie, des génies des planches, que nous avons manqué leur rencontre à cause de la guerre et les crises à répétition au sein de notre maison, le Liban! Tant d'années de perdues.
Respects à ces hommes et femmes qui malgré tout ils ont choisi de rester fidèle à leur engagement artistique envers le peuple libanais

Paix à son âme

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