L'éditorial de Issa GORAIEB

Pacte de foi

L’éditorial
29/11/2017

Depuis quelque temps, il ne cesse de faire l'événement dans cette partie du monde, même s'il n'a pas toujours la main heureuse. S'il a réussi une fulgurante ascension en écrasant les orteils de ses nombreux frères et cousins prétendants à la succession dynastique, sa campagne anticorruption ne convainc pas trop, dans un royaume où il est de tradition pour les princes de puiser à satiété dans le Trésor public.


Sa fracassante expédition au Yémen n'est pas exactement un succès. Le sulfureux flirt qu'on lui prête avec Israël n'est guère de nature à lui conférer une odeur de sainteté. Enfin, s'il peut être crédité de louables efforts de modernisation, sa récente et fort cavalière épreuve de force avec le Premier ministre du Liban, protégé de longue date du royaume, a eu un dévastateur effet boomerang. Soumis à d'intenses pressions internationales, l'émir Mohammad ben Salmane a dû se résigner à ouvrir la cage dorée et laisser s'envoler son illustre invité ; et c'est un Saad Hariri conforté dans son leadership, rasséréné, requinqué, transfiguré, méconnaissable d'éloquence et d'assurance qui, lundi, répondait fort pertinemment, dans la langue de Molière, aux questions d'une chaîne française d'information en continu.


S'il est toutefois un trait, un seul, où MBS a droit au bénéfice du doute, c'est sa détermination à desserrer, sinon éliminer, la vieille et jalouse emprise des institutions religieuses sur la réglementation du royaume et de sa société ; c'est sa volonté, proclamée avec force, de lutter contre le fanatisme inhérent à la doctrine wahhabite et d'annihiler son monstrueux frère jumeau, le terrorisme. C'est en ce sens surtout que cette révolution de palais revêt peut-être – j'écris bien peut-être en croisant les doigts – l'envergure d'une révolution tout court : le paradoxe voulant que c'est au service de la modération, maître mot de son discours, que le prince donne la pleine mesure d'une impétuosité déclinée sans trop de... modération.


Dimanche dernier, le jeune prince réunissait autour de lui une quarantaine de ministres de la Défense de pays musulmans pour annoncer la mise sur pied d'une coalition vouée à l'anéantissement du terrorisme en instituant une coopération militaire entre ses membres ainsi qu'un échange actif de renseignements. Mais c'est s'y prendre un peu tard, a-t-on pu ironiser, du moment que l'État islamique paraît aujourd'hui au bord de l'effondrement. De même, et sur un tout autre registre, a-t-on pu sourire au spectacle du cafouillis dans lequel a pataugé un Liban acceptant, avec les remerciements d'usage, l'invitation à se joindre aux congressistes de Riyad avant de se rappeler (un peu tard, là encore) qu'il n'est pas membre de ce rassemblement ; pour se décommander sans trop de froissements diplomatiques, il ne restait d'autre issue à notre ministre que de se bricoler en catastrophe une visite de travail en Roumanie...


Si malgré tout l'initiative saoudite reste de la plus haute importance, c'est pour deux raisons. Elle montre que c'est aux musulmans eux-mêmes qu'il incombe, en premier, d'éradiquer les sanglantes dérives commises au nom de leur foi et qui n'épargnent guère les fidèles du Prophète, comme vient de l'illustrer le carnage du Sinaï. Ensuite et même surtout, elle n'est en somme que le volet militaire d'une vaste entreprise politique, psychosociale et même théologique visant à revaloriser, auprès des fidèles et du monde entier, une image de l'islam criminellement déformée par les extrémismes. De manière bien plus décisive que sur les désertiques champs de bataille, c'est à l'école et à la mosquée que tout va se jouer.


Dès lors, force est de constater que la caste religieuse, hier toute-puissante, n'a manifesté, à ce jour, aucune forme d'opposition au dessein de MBS. Mieux encore, c'est une des institutions saoudites les plus anciennes, les plus actives et les plus influentes qui vient de se mettre au diapason, amorçant même un virage en épingle à cheveux. Fondée dans les années soixante pour faire barrage au panarabisme de Gamal Abdel-Nasser, dotée d'un budget fabuleux, la Ligue islamique mondiale n'a cessé de propager dans le monde l'enseignement coranique et de recruter des fidèles, mais aussi d'apporter des éclaircissements en matière doctrinale; elle a même été fortement soupçonnée de canaliser vers les groupes jihadistes les généreuses donations dont elle bénéficiait. Le passé est le passé, il faut liquider l'idéologie extrémiste, qui est le point d'entrée du terrorisme : c'est ce que professe désormais le chef de cette organisation.


À défaut de montagnes, ce sont des dunes figées par le temps que soulève apparemment la foi bien comprise. Alors peut-être bien, après tout...

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

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