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Moyen Orient et Monde

Avant Genève, qui veut quoi, qui peut quoi ?

Conflit

La présence de multiples acteurs aux intérêts divergents pourrait compliquer les efforts russes à trouver un compromis politique en Syrie à quelques jours des négociations en Suisse.

24/11/2017

La fin du « califat » de l'État islamique marque l'entrée dans une nouvelle phase du conflit syrien. La défaite, au moins territoriale, de l'ennemi numéro un remet la question des négociations politiques au centre du débat. L'occasion pour tous les principaux acteurs du conflit d'essayer de tirer les dividendes de leurs actions militaires, de défendre leur vision de la nouvelle équation syrienne et de faire connaître à tous leurs lignes rouges.

La défaite militaire de l'opposition syrienne et de ses parrains encourage l'axe pro-Damas a accélérer les cadences des négociations intersyriennes pour imposer un état de fait à Genève, où débutera le 28 novembre une nouvelle session de pourparlers sous l'égide de l'ONU. Réunis mercredi à Sotchi, les présidents russe, iranien et turc se sont mis d'accord pour relancer les négociations de paix en invitant en Russie les représentants du régime et de l'opposition. Une manière pour ce trio, déjà à l'origine des pourparlers d'Astana qui ont permis la mise en place de plusieurs zone de cessez-le feu en Syrie, de contourner le processus de Genève et d'imposer sa paix aux autres acteurs. À condition qu'ils parviennent, d'abord, à trouver un compromis entre eux, alors que plusieurs sujets de divergences persistent entre les trois parrains. À condition qu'ils prennent en compte ensuite les « lignes rouges » dessinés par les autres acteurs. Tour d'horizon des enjeux de cette nouvelle donne diplomatique à travers la position de chacun des principaux acteurs.

 

(Lire aussi : La fillette qui pleure, parce qu'« aujourd'hui, ce n'est pas son tour » de manger...)

 

La Russie
Moscou est le principal moteur de cette nouvelle phase. Après avoir « sauvé » le régime de Bachar el-Assad, les Russes veulent garantir leur retour sur investissement, en se présentant comme les garants de la paix. La Russie entend bien montrer à tout le monde, partenaires comme concurrents, qu'elle est la maîtresse du jeu. Elle se place comme l'arbitre des relations entre Ankara et Téhéran à Astana, et comme celui des rapports entre l'Iran et Israël en Syrie. Elle invite les représentants syriens à se réunir à Sotchi lors d'un Congrès visant clairement à définir un nouveau contrat social régissant les rapports entre les différents acteurs de la société syrienne. Vladimir Poutine ne veut pas se contenter d'une position de force sur le terrain, mais veut surtout stabiliser le pays, notamment en prenant en compte certaines exigences de l'opposition. S'il paraît clair que l'ours russe ne laissera pas tomber le président syrien avant la fin de son mandat en 2021, il veut pousser Bachar el-Assad, à qui il a clairement signifié qu'il lui était redevable, à mettre un peu d'eau dans son vin en acceptant de concéder une partie de son pouvoir.

Moscou semble être favorable à l'intégration au pouvoir des éléments considérés comme les plus modérés de l'opposition et à la prise en compte des revendications d'autonomie des Kurdes. Cela pourrait notamment passer par la mise en œuvre d'un processus de fédéralisation de l'État syrien. Mais Damas, Téhéran et Ankara semblent, en l'état actuel des choses, y être farouchement opposés. À court et moyen terme, le chef du Kremlin veut construire la paix autour de Bachar el-Assad, ce qui suppose non seulement de garantir son maintien, mais aussi d'imposer sa relégitimation par rapport aux autres acteurs comme une situation de fait. Ce qui, là aussi, ne devrait pas être chose aisée.

 

(Lire aussi : Réunie à Riyad, l'opposition syrienne exige le départ d'Assad)

 

L'Iran
Si les dirigeants iraniens multiplient, ces derniers temps, les discours aux accents triomphalistes, ils n'ont pas pour autant encore réussi à tirer les dividendes de leurs actions. Les Iraniens sont en position de force en Syrie comme en Irak, mais, contrairement aux Russes, leur présence est toujours contestée par plusieurs acteurs dont les États-Unis, Israël et l'Arabie saoudite. Téhéran cherche aujourd'hui à mettre ses ennemis devant le fait accompli. Il semble pouvoir compter sur le soutien des Russes dont le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déclaré la semaine dernière que « la présence iranienne en Syrie est légitime », en réponse aux demandes israéliennes que Moscou fasse pression sur Téhéran pour qu'il se retire du Sud syrien. Malgré leurs divergences, Moscou et Téhéran semblent pour l'instant privilégier leur alliance non seulement parce qu'ils ont conscience qu'ils ont encore besoin l'un de l'autre, mais aussi parce qu'ils sont animés par le même objectif de contrecarrer l'influence américaine dans la région.
Mais Téhéran apparaît moins susceptible de faire des concessions que son allié. L'Iran semble plus attaché à la famille Assad que ne l'est Moscou et souhaite reconquérir tout le terrain syrien avant d'entamer des négociations.

 

La Turquie
Ankara est probablement l'acteur le plus versatile du conflit syrien. La Turquie a redéfini ses priorités depuis sa réconciliation avec Moscou à l'été 2016, en faisant de la lutte contre les Kurdes du PYD (branche syrienne du PKK) sa priorité en Syrie, quitte à lâcher du lest dans son opposition à Bachar el-Assad. Ankara s'accommode aujourd'hui, à l'instar des pays occidentaux, du maintien au pouvoir du président syrien, mais il n'a pas pour autant repris officiellement langue avec les autorités de Damas. Présente dans la province d'Idleb, la Turquie a fait des concessions pour obtenir une part du gâteau syrien. Elle semble considérer que son partenariat avec Moscou et Téhéran est une meilleure garantie que son alliance avec les États-Unis, qui soutiennent les Kurdes syriens sur le terrain, pour préserver ses intérêts. Mais alors que Moscou veut inclure les Kurdes dans la nouvelle équation syrienne, pour éviter un nouveau conflit qui pourrait faire intervenir les Américains, la Turquie a exprimé mercredi ses « réserves » à ce sujet. Autrement dit Ankara acceptera, a priori, de faire partie du deal si, et seulement si, celui-ci implique de mettre le PYD à genoux.

 

Les États-Unis
La stratégie de l'administration Trump en Syrie apparaît aujourd'hui assez illisible. Si Washington a clairement laissé les manettes à Moscou, il a défini dans le même temps deux lignes rouges: l'utilisation des armes chimiques, qui doit être sanctionnée, et l'endiguement de la présence iranienne. Le président Trump a toutefois déclaré au mois de septembre que les États-Unis « n'avaient rien d'autre à faire en Syrie que de combattre l'État islamique ». Washington est le grand absent des réunions d'Astana et du futur Congrès de Sotchi. Toutefois, il apparaît quasiment impossible de se passer du feu vert de la superpuissance américaine pour entamer un processus de paix solide. Mais les autres acteurs veulent profiter du vide américain pour avancer leurs pions. Washington est-il prêt à s'engager durablement dans l'Est syrien pour contrer l'expansion iranienne? Rien ne permet aujourd'hui de le penser, même si le secrétaire d'État Rex Tillerson a tenu à rappeler, le 26 octobre dernier, que « le règne de Bachar el-Assad touche à sa fin ». Il n'empêche: c'est de cette donnée que dépend une grande partie du résultat de la nouvelle équation.

 

(Lire aussi : Syrie: Poutine rallie Erdogan et Rohani à l'idée d'une réunion politique en Russie)

 

​L'Arabie saoudite
Riyad semble avoir fait le bilan de sa politique syrienne et a modifié ses objectifs. Si l'Arabie saoudite était à l'avant-garde du combat contre Bachar el-Assad, elle est aujourd'hui prête a faire des concessions sur le terrain. Riyad a notamment fait pression hier sur l'opposition syrienne pour qu'elle modère sa position afin que les négociations n'achoppent plus, dans un premier temps, sur la question du départ du président syrien. À l'instar des États-Unis et d'Israël, l'Arabie saoudite semble faire le pari que la présence de Moscou, avec qui elle entretient de bonnes relations, va permettre de contenir l'influence iranienne, considérée comme la principale menace pour le royaume.

 

Israël
Benjamin Netanyahu l'a répété à plusieurs reprises: Israël ne peut pas permettre une présence durable de l'Iran en Syrie, particulièrement dans le Sud. Les Israéliens ont tracé leurs lignes rouges et ont fait passer le message à Moscou, qui était censé contenir Téhéran. Mais les Russes ne l'entendent pas de cette oreille et mettent les Israéliens face à une situation difficile où toute intervention militaire deviendrait extrêmement risquée. Reste à savoir si cela empêchera vraiment l'État hébreu d'agir, s'il considère que sa sécurité est gravement menacée.

 

France
Paris cherche à retrouver un rôle de premier plan sur ce dossier en s'investissant sur plusieurs fronts. La France dénonce avec virulence l'utilisation d'armes chimiques par Damas, tout en ne faisant pas du départ de M. Assad un préalable aux négociations. Et si elle reste ouverte aux négociations, elle insiste sur le fait que Bachar el-Assad ne peut pas être l'avenir de la Syrie. Autrement dit, elle fait une distinction entre son maintien dans le contexte actuel et sa relégitimation.

 

L'opposition syrienne
L'opposition a accepté le fait qu'elle a perdu la guerre. Elle n'a toutefois pas encore accepté le fait qu'elle pourrait perdre la paix. Réunis hier à Riyad, la principale organisation de l'opposition, le Haut Comité des négociations (HCN), est « encouragée » par ses parrains à faire front commun avec d'autres délégations tolérées par le régime, appelées l'opposition du Caire et de Moscou. Le but est de parvenir à une vision commune qui permettrait d'entamer les négociations sans conditions préalables, c'est-à-dire sans réclamer le départ immédiat de Bachar el-Assad. Mais l'opposition reste toutefois attachée à la mise en place d'un processus de transition qui impliquerait, à terme, le départ du président syrien.

 

Le régime syrien
La position de Damas n'a pas bougé d'un iota depuis le début du conflit. Le régime veut reprendre l'intégralité de la Syrie et refuse de partager le pouvoir avec une opposition qualifiée de « terroriste ». Moscou lui a clairement fait comprendre, une nouvelle fois mercredi, qu'il était temps de faire des compromis.

Mais Damas joue sur la rivalité entre ses deux alliés pour se dégager une marge de manœuvre dans ces négociations et imposer la situation de fait. Le régime syrien a toujours considéré la moindre concession comme un aveu de faiblesse susceptible de remettre en question son pouvoir. Même lorsqu'il était au bord de l'effondrement, il n'a rien lâché. Va-t-il le faire aujourd'hui alors qu'il considère qu'il a gagné la partie ?

 

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