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Moyen Orient et Monde

Mohammad ben Salmane, le dauphin trop pressé

Portrait

L'homme fort d'Arabie saoudite est en train de révolutionner son pays. Visionnaire pour les uns, despote pour les autres, le prince héritier devrait, sauf surprise majeure, jouer un rôle de premier plan sur la scène régionale pendant les 50 prochaines années.

18/11/2017

C'est un tableau de famille dont il ne reste aujourd'hui plus qu'un vague souvenir. 2007, dans le sud de la France : des hommes forts de la famille royale saoudienne et des officiels prennent la pose sous un soleil de plomb. Abandonnant sciemment leurs dichdachas et leurs traditionnels couvre-chefs, ces dignitaires ont choisi d'opter pour une tenue d'été décontractée, à l'occidentale. Les anciens ont été placés sur des chaises devant la jeune garde. À l'extrême droite de la photo, figure un jeune homme, en polo blanc, à l'allure de play-boy. Mohammad ben Salmane (MBS) n'est, à l'époque, qu'un neveu du roi Abdallah, fils du fondateur du royaume saoudien, le roi Abdelaziz. Rien ne permet de deviner alors l'ambition dévorante du jeune homme, qui ne figure même pas (encore) dans l'ordre de succession. Rien ne laisse présager non plus de l'immense charivari qu'il va occasionner en un temps record au sein de la maison des Saoud.

Dix ans plus tard, le constat est cruel pour tous ces seigneurs d'Arabie, prétendants à la couronne, habitués de la cour, conseillers de l'émir ou argentiers – souvent peu scrupuleux – du royaume. Le jeune homme, très propre sur lui, ne s'est pas contenté de dépasser tous ses aînés dans la course au pouvoir, mais il a pris en plus le soin de les humilier en leur contestant ce qu'ils avaient de plus cher : leur statut, et par conséquent, leur droit naturel à bénéficier d'innombrables privilèges. Le prince héritier, nouvel homme fort du royaume, n'a ainsi pas hésité à arrêter ou écarter le 4 novembre des centaines de personnes, dont des émirs et des gouverneurs, parmi les hommes les plus puissants et les plus riches du pays, à commencer par le multimilliardaire al-Walid ben Talal, et le chef de la puissante garde nationale, fils du roi défunt Abdallah, le prince Metab, dans un vaste mouvement de purges sous prétexte de lutter contre la corruption. Dernier épisode en date d'un Game of Thrones saoudien où le personnage principal de l'intrigue semble prêt à tout pour assouvir sa soif de pouvoir absolu dans un pays pourtant régi depuis sa création par le principe du consensus entre les membres de l'establishment politique et religieux.

 

(Lire aussi : MBS cherche-t-il à mater l’establishment wahhabite ?)

 

« Terrorisés, comme s'il s'agissait de Voldemort »
Mohammad ben Salmane fait peur. Sollicités par L'Orient-Le Jour, des hommes politiques, des hommes d'affaires ou des diplomates qui ont eu l'occasion de rencontrer le jeune émir préfèrent garder le silence. Même en off, personne ou presque ne veut risquer de compromettre ses relations avec celui qui semble déjà être le leader le plus puissant du monde arabe. « Je n'ai jamais vu cela. Ils sont terrorisés comme s'il s'agissait de Voldemort », commente un observateur avisé de la région.

Il faut dire que MBS n'en est pas à son coup d'essai. En moins de trois ans, il a écarté ses rivaux, lancé une guerre contre le Yémen, a été à l'initiative du blocus contre le Qatar, a remis en question la mainmise du clergé wahhabite, lancé une révolution sociétale, aussi minime soit-elle (droit des femmes à conduire, droit au divertissement...), et surtout, il a tenté de faire table rase de tout ce qui était considéré jusqu'alors comme les grands piliers du royaume. On dit que l'homme est impulsif et colérique. Fougueux et déterminé. Va-t-en-guerre et audacieux. Et il incarne la prise de pouvoir de la nouvelle génération dans un pays qui connaît de profondes mutations.

Quand son père, Salmane, est monté sur le trône en 2015, il avait 79 ans et était atteint de la maladie d'Alzheimer. Le système successoral saoudien étant adelphique comme chez les Ptolémées, c'est-à-dire se transmettant entre frères par ordre de primogéniture, le couronnement du 25e fils du roi Abdelaziz est dans l'ordre des choses, même si beaucoup estiment que son règne ne peut être que transitoire vu son état de santé. Rien ne semble pouvoir perturber le sacro-saint principe de la continuité au royaume des Saoud.

Coupant court à toutes les rumeurs, le roi Salmane désigne sur-le-champ le plus jeune de ses frères, Moqren, comme son héritier. Un premier coup de théâtre va pourtant surgir très vite dans la course à la succession. Trois mois après sa nomination, Moqren est relevé de ses fonctions de prince héritier et remplacé par une figure majeure du clan, Mohammad ben Nayef, dit MBN, neveu de l'actuel roi et premier petit-fils d'Ibn Saoud à aspirer au trône. En coulisses, son jeune cousin MBS, aspirant déçu, relégué à la place de l'éternel second, est loin de se satisfaire de ses postes d'héritier en second du royaume et de second vice-Premier ministre. Âgé de 29 ans, il est le plus jeune prince à obtenir le portefeuille de la Défense. « C'est le fils préféré de la femme préférée du roi, ce qui dit un peu tout sur son intention », rappelle à L'OLJ une source diplomatique arabe qui requiert l'anonymat. Le père de MBS était tombé follement amoureux de sa mère, Fahda bent Falah ben Sultane al-Hithalayn, issue d'une influente tribu d'Arabie. Telle une Olympias poussant son fils Alexandre (futur le Grand), la troisième épouse du roi n'est probablement pas étrangère à l'ascension fulgurante de son fils. Après un suspense latent de plus d'un an, le monarque lève le rideau sur l'intrigue numéro un du palais, en choisissant son successeur parmi les « Mohamaddeine », autrement dit les deux Mohammad, comme prince héritier. MBS vient alors d'écarter en moins de deux ans son plus grand rival, l'homme de confiance des Américains, le prestigieux ministre de l'Intérieur qui a fait de la lutte contre le terrorisme la priorité sécuritaire du royaume.

« Ce qui m'étonne le plus, c'est qu'il ait réussi, dans un laps de temps assez court, à se débarrasser de Mohammad ben Nayef », confie le diplomate arabe. Dans un geste rompant brutalement avec la tradition du royaume, le roi Salmane désigne MBS comme son successeur par un décret le 21 juin 2017. Son père souffrant, le jeune prince ne se contente plus de lui souffler à l'oreille ce qu'il pense être le mieux pour le royaume, mais prend lui-même des initiatives. « C'est un vrai vice-roi. C'est lui qui exerce les prérogatives royales et il a l'armée à ses côtés, qui est un pilier essentiel de son pouvoir », constate le diplomate. Une photo de l'ancien président français Nicolas Sarkozy qui rencontrait récemment le roi Salmane a fait rire la twittosphère : « Tu sais que tu es has been quand tu rencontres Salmane et pas son fils. »

 

(Pour mémoire : MBS prêt à la guerre totale contre l’Iran)

 

Le soutien des Américains
MBS n'a ni le bagage universitaire brillant ni la carrière de certains de ses aînés, mais il a su obtenir l'un des atouts les plus convoités du royaume : le soutien des Américains. Titulaire d'un diplôme en droit de l'Université Roi Saoud, le jeune émir n'est pas très à l'aise dans la langue de Shakespeare, mais peu lui importe. En mars 2017, soit trois mois avant la nouvelle de sa nomination, il s'envole pour Washington pour rencontrer Donald Trump. « Le nouveau président américain, impatient de rompre avec son prédécesseur, et le prince Mohammad, un jeune dirigeant ambitieux qui cherche à gagner en influence dans son royaume, se voient l'un l'autre comme un allié crucial sur une série de questions urgentes », écrit alors le New York Times. Pari gagné pour Mohammad d'Arabie. Sa jeunesse et son esprit réformateur, rompant cruellement avec l'image défendue jusqu'alors par ses prédécesseurs, séduisent les Américains. Mais pas que. Il apparaît aussi comme un bon partenaire économique. « Il a été bien reçu aux États-Unis par Trump, car il aurait notamment promis d'investir dans la recherche militaire, un secteur qui manque cruellement de fonds », poursuit le diplomate arabe.

Au sein de la famille royale en revanche, on voit d'un mauvais œil les ambitions grandissantes du dauphin, qui a réussi à écarter son rival pourtant rompu à l'exercice du pouvoir. On lui reproche notamment sa fougue et son manque d'expérience qui l'ont poussé, en 2015, à mener une guerre au Yémen contre les rebelles houthis soutenus par l'Iran, son principal ennemi, de laquelle il ne s'est toujours pas dépêtré. « Il a du mal à accepter que sa guerre ne saurait être gagnée », estime le diplomate arabe.

Malgré un vent contestataire au sein de l'élite du royaume, le jeune homme, entêté, est pressé de mener à bien la vision qu'il se fait de son pays, qu'il estime trop conservateur, trop lent. « Il est obsédé par le changement et il y travaille à temps plein », décrit pour L'OLJ Bernard Haykel, professeur d'études proche-orientales à l'Université de Princeton, qui l'a rencontré à plusieurs reprises. « Il est d'une grande intelligence et possède une connaissance très profonde de son pays. C'est une personnalité très charismatique, très énergique », poursuit le chercheur. Les apparitions de MBS sur des plateaux télévisés ou ses entretiens accordés aux médias occidentaux ont permis de casser l'image austère et vieillotte qui collent à la peau des monarques saoudiens, plus statues du Commandeur que véritable Lorenzaccio. Son bagout et son assurance ont rapidement fait monter sa popularité en flèche. « C'est un politicien très doué. Quand on est avec lui, c'est un peu comme avec Bill Clinton, il vous fait sentir que vous êtes le centre de l'univers », confie Bernard Haykel.

Afin de pouvoir imposer son projet de réformes, Mohammad ben Salmane se persuade qu'il lui faut d'abord dépoussiérer les différentes strates du pouvoir. La police religieuse va être l'une des premières à en faire les frais. « On raconte qu'il aurait ordonné de fermer un centre commercial en y laissant les policiers afin qu'ils se fassent tabasser par ses hommes », raconte un habitué du royaume. Le dauphin n'aurait, par ailleurs, aucune sympathie pour les al-Cheikh, les gardiens du temple wahhabite. « Il tire sur tout ce qui bouge du côté des islamistes, comme de celui de la Sahwa », précise le diplomate arabe. En octobre, le jeune prince héritier va même jusqu'à tenir un discours sans précédent. « Ce qui s'est passé lors des trente dernières années n'est pas l'Arabie saoudite. Le temps est maintenant venu de s'en débarrasser », lance MBS à la face du monde. « Il veut prôner un islam modéré », décrypte Bernard Haykel. Quitte à faire du révisionnisme quant à l'histoire religieuse du royaume, pour décrier davantage les mouvements fréristes et les partisans du modèle iranien que la propagation des discours wahhabites. Comme pour transformer son royaume en une version démesurée des Émirats arabes unis, dirigés par celui qu'il considère comme son modèle, Mohammad ben Zayed.

« Je ne l'ai jamais vu boire de l'alcool, il ne boit pas. C'est quelqu'un de très pieux, que j'ai vu en train de prier. Mais ce n'est pas un acharné. Il a plein d'amis qui ne sont pas musulmans et il souhaite une ouverture sur l'Occident. Il adore les États-Unis, il adore la culture américaine et occidentale », poursuit le chercheur libano-américain. Et l'Amérique le lui rend bien. « Il a tissé d'excellents liens avec les Américains. On dit qu'il est un ami personnel de Jared Kuschner, qui était d'ailleurs à Riyad incognito il y a quelques semaines. Ils seraient restés à discuter jusqu'à 4h du matin », raconte la source diplomatique arabe.

 

Aventurisme
Sachant son royaume fragilisé à mesure que les réserves pétrolières s'épuisent, MBS sait qu'il lui faut accomplir une transition socio-économique d'urgence. Il développe alors un plan que le cabinet de conseil McKinsey lui a préparé, et qui lui aurait coûté une véritable petite fortune. « Vision 2030 » apparaît comme un projet audacieux. « Il a une énorme crainte pour l'avenir de son pays, à cause de sa dépendance au pétrole », précise Bernard Haykel. Il lui faut sortir rapidement le pays de cette dépendance à l'or noir en diversifiant l'économie, en libéralisant le marché, mais aussi en attirant les touristes et en faisant du royaume un haut lieu de divertissement dans le Golfe, à l'instar des Émirats arabes unis. « Il m'a parlé de Neom, et paraît très excité. Il m'a beaucoup parlé des États-Unis et de son admiration pour la Silicon Valley, et de la culture d'entrepreneuriat ici », raconte le chercheur. Neom, le projet pharaonique de MBS, prévoit d'ériger sur les bords de la mer Rouge une ville futuriste, pour la modique somme de 500 milliards de dollars. Quelques dizaines d'îles, véritables stations balnéaires de luxe, où la charia ne serait pas appliquée, devraient voir le jour. Une transformation historique du pays ne saurait cependant marcher sans une évolution sur le plan sociétal. L'autorisation de conduire récemment accordée aux femmes va dans ce sens. Tout comme l'autorisation d'organiser des concerts de musique. MBS a la jeunesse derrière lui dans un pays où 75 % des habitants ont moins de 30 ans.

Le dauphin veut laisser une grande trace dans l'histoire. L'homme est pressé, quitte à renverser la table, de révolutionner son royaume. D'en faire une puissance moderne et attractive, indépendante de ses ressources pétrolières, et capable de prétendre au statut hégémonique régional et d'endiguer l'influence iranienne. Une telle attitude ne peut néanmoins que renforcer la détermination de ses ennemis à l'en empêcher. Et ils sont nombreux : les Iraniens et leur proxy, dont il jure d'endiguer l'influence, les mouvements islamistes et les mouvements jihadistes, les rivaux au sein du palais, etc.

Après la purge, MBS a été comparé par plusieurs journaux anglo-saxons à Vladimir Poutine et à Xi Jinping, qui ont tous deux lutté contre les oligarchies de leurs pays dans leur quête de monopole du pouvoir. « Il a coupé toutes les têtes. Il a fait le vide autour de lui », résume le diplomate. « Il a besoin d'être un autocrate pour pouvoir changer le pays », estime pour sa part Bernard Haykel. D'autres comparaisons, plus flatteuses, verront peut-être bientôt le jour. Mais le prince héritier ressemble pour l'instant davantage à un conquérant aventuriste qu'à un monarque disposant d'un certain génie stratégique.

Alors que les rumeurs sur une possible prochaine abdication de son père se font de plus en plus insistantes, MBS se prépare certainement à gouverner le royaume pendant les cinquante prochaines années. Un temps suffisamment long pour voir si les ailes du dauphin résisteront aux tempêtes qui agitent encore et toujours le Moyen-Orient. Suffisamment long aussi pour apporter une réponse plus claire à la question dont l'avenir du royaume et de la région dépend en grande partie désormais : MBS est-il un visionnaire ou un despote ? Ou tout simplement les deux ?

 

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Bery tus

bravo au PRINCE qui prend pour exemple Ben Zayed ... c'est parfait car ben Zayed est un visionaire et n'est pas pareil que certain roi arabe

Sarkis Serge Tateossian

Visiblement un peu trop pressé....vraiment trop!

Fredy Hakim

MBS pressé de liquider ses cousins pour renforcer sa mainmise sur le royaume , son armée, sa police, Aramco et ses milliards...Pressé de se lancer dans une guerre qui a ravagé le Yemen sans avoir réfléchi à comment sortir du bourbier, pressé d'encercler et d'humiler le Qatar sans plan de sortie de crise, tellement pressé de combattre le Hezbollah qu'il se trompe de cible, bref tout le qu'il faut pour mettre à feu et à sang la région afin de flatter son égo.

Gros Gnon

Et j’ adore son curriculum vitae: « C’est le fils préféré de la femme préférée du roi... ».
Génial!

Gros Gnon

Quelquepart il me fait pensez à Abdallah, dans Tintin au pays de l’ or noir...

Saliba Nouhad

Excellent article qui projette une image bien documentée sur ce qui se passe en Arabie et la position de cet énigmatique jeunot MBS...
En fait, on ne peut qu’applaudir à ce vent nouveau qui veut faire passer une société engluée dans une structure tribale, féodale, théocratique, hypercorrompue et qui n’allait nulle part, pour rattraper le monde moderne civilisé....
Théoriquement, mais en réalité, ceci ne peut être fait que par un coup de poker pareil: changement drastique d’un visionnaire mais qui ne peut le faire sans être un peu despote dans ce milieu sclérosé et rigide!
Il prend, en effet, un risque énorme, car on ne peut faire une omelette sans casser des œufs: soit qu’il réussit en misant sur la jeunesse, où il échoue et ce sera la catastrophe pour toute la région Arabe...
Histoire fascinante à suivre de près!

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