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Culture

Alexandre Jardin : « Je suis fasciné par la manière dont les Libanais choisissent de vivre la mort »

Rencontre

Alexandre Jardin était de passage à Beyrouth pour y présenter son roman « Ma mère avait raison ».

15/11/2017

En visite à Beyrouth pour le Salon du livre francophone, le romancier à succès Alexandre Jardin, qui provoque à parité amour et détestation, raconte la genèse de son dernier ouvrage Ma mère avait raison qui relate l'existence libérée et sulfureuse de sa mère. Il y évoque également sa vision de la mort, ses engagements sociaux, son écriture qu'il envisage comme une invitation à la vie, et réagit à la polémique autour de ses tweets qui ne reculent devant rien.

Vous souvenez-vous de la première fois que vous avez écrit ?
C'était au lendemain de la mort de mon père (Jean Jardin). Je m'étais emparé d'un stylo, comme pour corriger la réalité. À ce moment, j'ai senti qu'il était encore là.

L'écriture est donc, pour vous, un moyen de corriger le réel ?
Oui, mais je la conçois surtout comme une manière d'inviter les lecteurs à modifier l'architecture de soi. À mon avis, l'écriture se divise en deux tendances : les œuvres qui existent pour être contemplées, Madame Bovary par exemple, et celles qui appellent, invoquent, invitent, et je pense à Homère dans ce cas. Mes romans se rapprochent de cette seconde « école » car j'essaye, à travers ce que j'écris, d'inciter les gens à vivre plus, à courir le risque de la vie. C'est dans cette optique que l'écriture peut sauver, en insufflant une énergie vitale.

Quel était le déclenchement qui vous a mené à l'écriture de votre dernier roman « Ma mère avait raison » ?
Ma mère rentrait dans la fin de sa vie et je voulais absolument qu'elle sache de quel œil je la regarde. Je ne voulais pas attendre sa mort pour décharger tout cela dans un bouquin. C'est une femme qui s'était simplement autorisée à fréquenter ses émotions, et elle le faisait sans limites, sans lois, sans complexes, sans barrières, sans tabous, avec une liberté et une poésie infinies.

Vous abordez avec audace sa vie privée, très libérée et sulfureuse, alors que d'ordinaire, on a du mal à accepter que nos parents soient des êtres sexués. Cela s'est-il fait facilement ?
Je n'ai relaté que la part visible, le sommet de l'iceberg, de sa vie privée mais qu'elle n'a jamais tenté d'escamoter. Élevé dans ce schéma familial, il est beaucoup plus compliqué pour moi de comprendre les parents qui ne s'autorisent pas à vivre. Elle était l'opposée d'une demi-vivante, elle régnait sur les hommes avec une telle puissance, et c'est sans doute cet aspect d'elle que je célèbre dans mon livre.

Vous écrivez que votre mère vous a rendu aussi vulnérable que puissant...
C'est-à-dire vivant. Ma mère avait une confiance illimitée en la vie qu'elle a tenté de me transmettre en m'exposant à ses aléas. D'ailleurs, au téléphone hier matin, malgré la situation tendue à Beyrouth, elle m'a dit : « C'est bien que tu sois là-bas. » Peu de parents réagiraient comme ça... Et c'est pareil depuis toujours, une sorte de thérapie de choc, un vaccin contre la peur. Cette violence aurait pu me détruire, mais l'inverse s'est produit, j'en suis sorti victorieux. D'ailleurs, ma mère est devenue thérapeute et il y a des kilomètres d'attente pour décrocher un rendez-vous.

Qu'a-t-elle pensé de votre livre ?
Je n'ai jamais su si elle lisait mes livres, elle ne m'en parle pas, et je ne sais pas si elle a lu celui-ci en particulier.

Entre la mort de votre père et l'anticipation de celle de votre mère à travers ce dernier roman, celle-ci occupe une place essentielle dans votre œuvre...
J'ai peur de la mort de ma mère... Mais en même temps, la mort peut représenter un art d'exister. Contrairement à l'Occident où nous ne savons pas mourir – chez nous la mort signifie « s'éteindre » –, j'ai été fasciné par la manière dont les Libanais choisissent même de vivre la mort et cela m'a fait penser à l'Antiquité où les décès étaient presque fêtés. D'ailleurs, samedi soir (4 novembre), juste après la démission inattendue du Premier ministre libanais, les Beyrouthins étaient de sortie, en train de faire la fête, comme si de rien n'était : ils ont choisi la vie. C'est fabuleux.

Vous vous êtes présenté à la présidentielle de 2017 et vous dites souvent que vous voulez « sauver la France ». Parlez-nous de cela...
Il s'agit de sauver la France de sa technocratie et surtout de la culture verticale dans laquelle nous sommes encore englués. Au lieu de se pencher sur la variété d'intelligences qu'on occulte, l'ENA et Polytechnique demeurent encore et toujours les deux écoles de grande crédibilité, faisant basculer le pays dans une culture de soumission.

Vous êtes engagé pour plusieurs causes, mais s'il fallait descendre dans la rue pour l'une d'entre elles, laquelle choisiriez-vous ?
La bataille éducative, sans hésitation. Elle est le cortex humain duquel tout le reste découle dans la mesure où les décisions autour de cette cause ont la plus longue portée.

Vous avez créé une polémique sur Twitter avec vos tweets qui dévoilent votre passion de regarder les couples s'embrasser dans Paris. Certains ont même parlé de tweets de l'angoisse, de voyeurisme, vous ont traité de « stalker ». Qu'en dites-vous ?
Franchement, je n'ai rien compris. Un couple qui s'embrasse, qui s'autorise à s'aimer sans craindre le regard des autres, c'est de toute beauté. Je regarde donc beaucoup comment les gens s'aiment au quotidien et je le retranscris dans mes livres, au-delà de ces tweets. Ça me désole de voir à quel point Twitter est un fief où la pollution s'embrase, à l'image de notre société, et de la presse aussi, animée par une agressivité latente où l'on invente un sens aux choses qui mène à la violence.

 

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