L'impression de Fifi ABOU DIB

Massacres et mascarades

IMPRESSION
02/11/2017

Dans le désordre : un islamiste ouzbek écrase délibérément des piétons et des cyclistes, dont un groupe de jeunes Argentins qui célébraient leur diplôme à New York. En Afghanistan, une citerne saute sur une mine et les flammes avalent un autobus géant chargé de passagers qui roulait derrière la citerne. Des enfants tués dans un attentat-suicide au Cameroun. Des dizaines de morts sur un marché, cible d'un raid aérien au Yémen. On n'y fait même plus attention. Nos ordinateurs sont les tam-tams d'un monde horrifiant. Pour couronner le tout, il pleut des porcs en abondance depuis que Weinstein a ouvert les vannes et que chacun balance le sien. Pas une femme, pas un enfant qui n'ait été exposé à des degrés divers à un prédateur sexuel. Désormais on le dit et c'est tant mieux. Mais cette campagne planétaire tourne à la caricature et dessert une cause fondamentale. À Venise, au XIIIe siècle, l'un des points d'orgue des festivités du Carnaval était la chasse au porc à travers les venelles de la cité. En ce moment, dans le même goût, c'est Carnaval tous les jours.

Ou plutôt la Toussaint, nom commercial Halloween. On s'est déguisé. Eux en ogres ou vampires, elles en sorcières, chacun son charme, l'un cannibale, l'autre sournois. Ces personnages parallèles permettent à chacun d'évacuer sur le mode léger sa part obscure. Mais il faut croire que cette part obscure, une grande partie de l'humanité a choisi de la vivre au premier degré. Nous célébrons nos morts en nous déguisant en monstres. Ce faisant, ce ne sont pas les morts que nous célébrons, mais la Mort elle-même et ses infinis avatars difformes et nauséabonds. Son vrai visage est pourtant d'une banalité navrante et c'est pour défier cette banalité que nous tentons encore de faire de la mort un événement.

Dans mon enfance, les corbillards Cadillac ornés de panaches noirs étaient précédés d'une fanfare qui jouait des airs angoissants. Sur les balcons, les commères se signaient. Au passage du cortège, les hommes arrêtaient leurs voitures, en sortaient sans claquer la portière, ôtaient leurs chapeaux, baissaient la tête. On ne met presque plus de chapeau. La mort était prétexte à resserrer les liens entre les vivants. Souvent, les chrétiens étaient enterrés par les musulmans des villages ou des quartiers voisins et les musulmans par des chrétiens. Ces usages maintenaient solidement la paix civile. Il serait bon de les remettre en pratique.

Mais après tant d'épisodes de guerre, la mort et la guerre ont fini par s'entre-dévorer. Il y eut des périodes où les victimes étaient si nombreuses et la situation si dangereuse qu'à contrecœur on renonçait aux obsèques. On enterrait à la hâte, parfois loin du caveau familial, et chacun devenait pour ses proches un ultime cimetière.

Aujourd'hui, au fil des informations et à mesure que nous parvient du monde entier le sinistre décompte quasi quotidien des victimes du terrorisme, nos cœurs, par habitude, font de la place à ces inconnus partis sans savoir ni comment ni pourquoi. La mondialisation, nouveau régime de ce nouveau millénaire, est aussi dans ce détail.

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Zaarour Beatriz

Heureux nos ancêtres qui ont vécu avant la mondialisation et les nouvelles technologies. Tout en reconnaissant leurs souffrances (persécussions, crimes et massacres), au moins les relations humaines se faisaient de vive voix, des relations personnelles autour d' une table ronde!! En sirotant un café, les discussions devenaient amicales et les problèmes plus faciles à résoudre...
Les nouvelles générations communiquent virtuellement, ce qui les rend isolées, éloignées les unes des autres, pourtant vivant dans un même pays. Le Monde est malheureusement déshumanisé. Pauvres enfants dans cette "nouvelle" Planète???? où le matérialisme est Roi presque partout! Merci Fifi de nous le rappeler!... dans votre "super"style!!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DE LA PROSE CETTE FOIS-CI... MAIS BONNE !

Nadine Naccache

Heureux temps où on ne balançait ni les porcs ni les bombes humaines et où respect et considération avaient un sens.

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