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Moyen Orient et Monde

L’Iran, ou la nostalgie de l’Empire perse

Éclairage

L'influence de Téhéran dans la région n'est pas un phénomène nouveau.

27/10/2017

On n'était pas habitué à un Hassan Rohani agressif. En pleine tournée dans le Golfe du secrétaire d'État américain Rex Tillerson, avec pour but affiché de contrecarrer l'influence iranienne au Moyen-Orient, le président iranien s'est montré ferme. « L'importance de la nation iranienne dans la région est plus forte qu'à toute autre période », a déclaré M. Rohani dans un discours à Téhéran retransmis par la télévision d'État. « En Irak, en Syrie, au Liban, en Afrique du Nord, dans la région du golfe Persique, où peut-on mener une action décisive sans tenir compte du point de vue iranien ? » a ajouté le président. Ces déclarations, si elles peuvent être perçues comme exagérées par certains, ne sont pas anodines, ni à prendre à la légère. Il s'agit bel et bien d'une mise en garde : ne cherchez pas à nous écarter. Aujourd'hui, la République islamique est un acteur-clé dans la région, notamment en Syrie, en Irak, au Yémen, au Liban, dans l'Est saoudien, au Qatar, dans les territoires palestiniens.

Une situation qui a connu des hauts et des bas au cours de l'histoire. Lorsque la révolution islamique éclate en 1979 en Iran, le chah Mohammad Reza Pahlavi, allié de choix des États-Unis, est destitué. La prise d'otages de l'ambassade américaine parachève la rupture des liens diplomatiques entre Washington et le nouveau pouvoir à Téhéran. Non arabe, chiite, la République islamique fait peur, l'équilibre qui prévalait dans la région est perturbé.

L'Iran est affaibli par les purges qui suivent la révolution, mais la guerre qui l'oppose à l'Irak entre 1980 et 1988 achève de le ruiner et confirme son isolement diplomatique face au soutien militaire massif occidental dont bénéficie le régime de Saddam Hussein. Parallèlement, le Hezbollah fait ses premiers pas au Liban au début des années 1980, en pleine guerre civile. Très vite, le mouvement fait ses preuves, militairement d'abord, politiquement ensuite.

Jusqu'en 2003, la République islamique reste relativement marginalisée sur la scène régionale, et a pour seule alliée la Syrie. L'invasion américaine de l'Irak, suivie de la chute du régime baassiste de Saddam Hussein sont une aubaine pour l'Iran. L'Irak est majoritairement chiite, et des décennies d'exactions du régime de Saddam ont entre-temps nourri un ressentiment viscéral à l'encontre de la minorité sunnite. L'interventionnisme américain, paradoxalement, redynamise le dénominateur chiite dans la région. Dès 2004, dans une interview accordée au Washington Post, le roi Abdallah de Jordanie met en garde contre ce qu'il appelle un « axe » ou un « croissant » chiite dans la région, de Téhéran à Beyrouth, passant par Damas et Bagdad. Aujourd'hui, l'expression est couramment utilisée, et certains observateurs parlent même d'une « pleine lune » chiite. La lutte d'influence entre l'Arabie saoudite et ses alliés du Golfe, d'un côté, et l'Iran soutenu par l'Irak et la Syrie, de l'autre, ne peut toutefois être limitée à la seule fitna (guerre religieuse) sunnito-chiite. Il serait d'ailleurs simpliste, mais aussi surtout erroné, de limiter l'influence iranienne au chiisme, et plus particulièrement au chiisme dit « politique ». Le soutien conséquent de Téhéran à l'Arménie (chrétienne) dans son conflit avec l'Azerbaïdjan (chiite, mais turcophone), et au Hamas palestinien (sunnite) en sont la preuve, ainsi que le récent rapprochement opéré par le Qatar et la Turquie en direction de l'Iran.

 

(Lire aussi : Comment les États-Unis comptent contrer l’influence iranienne au Moyen-Orient)

 

Retrait impensable
En 2010-2011, les soulèvements arabes au Moyen-Orient créent un appel d'air. Les pays de la région ressentent les effets des conflits qui éclatent un peu partout. L'Égypte et ses voisins font alors face à une menace jihadiste croissante, le Liban n'a pas de gouvernement, la Syrie entre en guerre et ses voisins portent le poids de ses réfugiés. Des pays du Golfe sont ébranlés par des mouvements de contestation sans précédent. Et l'influence grandissante de l'Iran est intimement liée au désarroi des pays arabes, sur lequel Téhéran capitalise largement pour asseoir son influence. En Irak, son soutien aux milices paramilitaires irakiennes joue un rôle crucial dans la guerre contre l'État islamique. Idem en ce qui concerne son implication dans le conflit syrien, par le biais des gardiens de la révolution et le Hezbollah : accompagnée de l'intervention militaire de la Russie, elle change la donne. Elle permet le maintien du régime alaouite de Bachar el-Assad au pouvoir, déjouant – presque – tous les pronostics.

Le rayonnement iranien sur l'ensemble du Moyen-Orient est déjà puissant quand les négociations sur son programme nucléaire, considéré comme une menace par l'Occident notamment, mais aussi et surtout par Israël, finissent par aboutir en juillet 2015. L'accord signé avec l'administration de Barack Obama permet un allègement des sanctions qui étouffent l'Iran depuis des années. Il lui permet surtout de gagner en légitimité, en crédibilité, d'autant plus que l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) atteste de son respect de l'accord.

Aujourd'hui, le poids iranien dans la région est tel qu'un retrait est impensable pour la République islamique et ses alliés. En 2015, Ali Younesi, haut conseiller du président Hassan Rohani, n'a pas hésité à affirmer que « tout le Moyen-Orient est iranien », malgré les frontières actuelles et l'éclatement de l'Empire perse il y a plusieurs siècles de cela et dont le territoire s'étalait, à l'apogée de sa gloire, de l'Afrique du Nord à l'Inde. Le tollé qu'a suscité ses propos fut tel qu'il fut obligé de nier tout appel à un retour de l'empire au sens traditionnel du terme, et d'expliquer qu'il souhaitait seulement l'« unité historique et culturelle » de la région. Pour nombre d'observateurs, l'implication croissante de Téhéran dans les dossiers régionaux vont immanquablement déstabiliser davantage la région, exacerber le sectarisme, générer de nouveaux conflits. Mais un retour en arrière est-il envisageable ?

 

 

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gaby sioufi

personne ne trouve curieux qu'en depit de leurs think tanks et Co,
en depit de faits prouves des visees iraniennes sur le MO et plus loin depuis presque 40 ans,
les USA aient laisse faire ( a part l'embargo/nucleaire, et qqs autres pressions ) recemment leve, ils aient proclame ( en qqs termes moins directs mais clairs ) lors d'une interview sonnante que les arabes DOIVENT etre "diriges" par les iraniens (doctrine obama ),
C seulement maintenant quils "DISENT" vouloir refrener leurs expansionnisme ?
MOI je trouve que SI ! C tres curieux, d'autant qu'aux USA seuls qqs tactiques different d'un president a l'autre Jamais le fond s'agissant de la politique etrangere?
ALORS ,
soit les penseurs US sont des imbeciles degeneres ( on en doute )
soit ils y trouvent leur interets , jouent donc une petite comedie .....
ds les 2 cas c un GROS point d'interrogation

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

PROCHAINEMENT ET A COURTE ECHEANCE L,AGONIE DES REVES HEGEMONIQUES DES AYATOLLAHS ! LES ARABES CHIITES SE REVEILLERONT...

Marionet

Excellent papier qui ébauche une analyse moins simpliste des visions géopolitiques iraniennes qui, pour une fois, ne sont pas vues uniquement à travers le prisme libanais.

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