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Culture

Lire Karim Tabet et, avec lui, « démystifier des légendes »...

Entretien

Tout à la fois récit historique et roman d'aventure, « Fleur de lys, feuille d'érable » (éditions Persée) est le second opus d'un ex-publicitaire anglophone reconverti en auteur francophone.

23/10/2017

« Vivre une seule vie, c'est comme ne pas vivre du tout. » Karim Tabet souscrit entièrement à cette pensée de Kundera. Mais il ne se contente pas de la clamer haut et fort, il l'applique aussi tous azimuts. Il y a quelque années, après une belle carrière dans la publicité, il entreprend « un saut dans l'inconnu » et se lance dans l'écriture. Mû par sa passion (et sa formation à l'AUB, puis à Oxford) pour l'histoire et la langue française, il publie en 2015 un premier roman historique en français, Les mûriers de la tourmente (éditions Tensing), dans lequel il revient sur les liens entre les soyeux lyonnais et les sériciculteurs du Mont-Liban. Dans Fleur de lys, feuille d'érable, son second opus (qui vient de paraître dans la collection Les archives du temps des éditions Persée), il prend le parti (et le pari) de décrire la situation des premiers colons partis de France, au XVIIe siècle, en direction des territoires encore sauvages de la Nouvelle-France, qui deviendra plus tard le Québec.

Son nouveau roman mêle fiction et réalité, personnages imaginaires et personnalités réelles qui ont façonné l'histoire du Canada, comme Maisonneuve, Talon, Frontenac... En historien, Karim Tabet tisse le récit de l'installation de ces pionniers dans ces nouvelles terres lointaines et délaissées par le roi Louis XIV, à l'environnement hostile et où le danger iroquois guette à tout instant... Et en romancier, il plonge ses lecteurs dans les destinées de ces aventuriers, hommes et femmes, partis en quête d'une nouvelle vie, d'autres ambitions, idéaux et rêves, dont celui d'une nouvelle nation...

Pour en savoir plus, entretien avec l'auteur qui signera son nouvel ouvrage au Salon du livre francophone de Beyrouth*.

Dans votre premier roman, vous tissiez des liens entre Deir el-Qamar et Lyon. Dans ce second opus, vous faites également évoluer vos personnages entre la France et le Québec. Pourquoi vos intrigues se déroulent toujours entre deux pays ?

L'horizon m'a toujours attiré. Dans mon enfance, je passais des heures à scruter cette ligne imaginaire en me demandant ce qui existait derrière. Le voyage fait partie de mon tempérament et de ma personnalité – c'est la découverte du nouveau et de l'inconnu. Il m'est difficile de rester sur place et d'être confiné entre quatre murs. Je pense que ce trait essentiel se reflète dans mes écrits, où la notion de partir là-bas, au loin, devient une pièce maîtresse. Sans doute que mon expérience de la guerre et des exils forcés a aussi contribué à accroître ce désir de m'éloigner le plus possible.
Le lien entre deux pays est comme un fil d'Ariane pour mes héros qui peuvent rentrer chez eux s'ils le désirent, ou rester là où ils se sont ancrés, sans pour autant effacer de leur mémoire leur terre d'origine.

Qu'est-ce qui vous a inspiré ce thème sans aucun lien avec le Liban ?

Plusieurs raisons. Tout d'abord, j'ai voulu rendre hommage au Canada, et au Québec en particulier, qui m'a accueilli à bras ouverts. C'était ma manière de remercier ce grand pays libéral, humaniste, qui m'a beaucoup donné et surtout beaucoup appris. J'avais donc une dette morale à honorer. Je n'étais pas contraint de le faire. Mais le désir de partager a été plus fort.

Ensuite, j'ai toujours été fasciné par le monde des explorateurs et des pionniers qui bravent les difficultés et réussissent contre vents et marées à assouvir leur soif de curiosité, leur amour de l'aventure, l'excitation et la fébrilité qu'ils ressentaient à l'idée de fouler le sol d'une terre inexplorée, mystérieuse, à la recherche du nouveau, du trésor, toujours poussés par cette quête de l'inconnu avec son lot de surprises, bonnes ou mauvaises. D'ailleurs, enfant, je suivais assidûment un feuilleton télévisé en noir et blanc qui relatait les aventures des premiers colons français et des Iroquois en Nouvelle-France. J'en rêvais et j'imaginais que j'étais l'un de ces personnages téméraires et courageux qui contribuaient à forger de leurs propres mains une nouvelle nation. Le hasard a voulu que ce soit le Canada. Le fantastique prenait le dessus et c'était merveilleux. L'impression que j'en ai retirée ne m'a jamais quitté jusqu'au jour où, cinquante ans et des poussières plus tard, je me suis penché sérieusement sur le sujet, m'en donnant à cœur joie...

À quelles difficultés se heurte-t-on dans l'écriture d'un deuxième roman ?

L'écriture est une discipline spartiate et toute création est un acte douloureux avec son lot de larmes, de détresse mais aussi de joie. Je ne crois pas que les difficultés se mesurent au nombre de livres que l'on écrit. En fait, je pense qu'au fur et à mesure que l'on avance en âge et en expérience, l'on devient plus exigeant envers soi-même. C'est peut-être là que réside la véritable difficulté.

(Pour mémoire : Karim Tabet, un premier roman où histoire et fiction tissent des liens de soie)

Historien de formation, vous avez fait carrière dans la publicité (en anglais) avant de revenir à vos premières amours : l'écriture, le français et l'histoire. Est-ce que la culture francophone et historique a nourri votre travail de publicitaire ? Et, a contrario, votre expérience publicitaire a-t-elle servi votre manière de rédiger un roman, de traiter un sujet, de vous adresser à vos lecteurs ?

Oui, indéniablement, ma formation d'historien a largement contribué à mon émancipation dans le domaine de la publicité. Par contre, mon expérience de publicitaire n'a eu aucune influence sur ma manière d'écrire.
Durant mes trente années dans des boîtes de publicité américaines, j'ai toujours réfléchi en français. Les rapports, les analyses et les documents que je préparais étaient présentés dans la langue de Shakespeare, mais tout avait été initialement pensé, réfléchi, structuré dans celle de Molière.

La connaissance de l'histoire est, à mon avis, indispensable, et peut être utilisée à bon escient dans un grand nombre de métiers et même dans l'épanouissement d'une nation (« Damnés sont ceux qui ne connaissent pas leur histoire », écrivait Frantz Fanon). Dans le domaine du marketing, par exemple, vous seriez surprise par le nombre de théories inspirées de faits survenus dans le passé et qui tiennent parfaitement la route. Lors d'élaborations de projets publicitaires, je me suis souvent basé sur des événements historiques pour illustrer une approche particulière sur un problème bien défini. Je me souviens (entre autres) avoir décrit et expliqué en long et en large le blitzkrieg de Hitler pour justifier la stratégie de lancement d'un produit...

Mais aussi, ma formation académique américaine et anglaise en histoire à l'AUB et à Oxford a joué un rôle essentiel dans cette passion de l'écriture. Entreprendre des recherches, fouiner dans les archives du passé, interpréter des faits et donner vie à des personnages faisaient partie de mon credo. Le plus amusant, c'est que j'ai décidé d'écrire en français, une langue dans laquelle je me retrouve, dans laquelle je suis confortable.

D'ailleurs, dans Fleur de Lys, feuille d'érable, il semblerait que vous faites plus œuvre d'historien que de romancier...

J'ai sciemment voulu essayer quelque chose de nouveau. Mêler le réel et la fiction de manière structurée ; juxtaposer les récits de personnages imaginaires sur des faits historiques qui les ont marqués ; explorer de nouveaux territoires ; emprunter d'autres sentiers et me démarquer dans la forme et le fond de mon premier roman. Il n'y a pas de fatalité dans l'écriture et le créateur reste libre de chaque lettre et mot tracés.
J'ai aussi voulu dans cet ouvrage démystifier certaines légendes et remettre les pendules à l'heure sur des sujets que nos livres d'histoire ne traitent pas de manière exhaustive, volontairement ou non, je l'ignore. Par exemple, la politique « frivole » de Louis XIV envers la Nouvelle-France, qu'il abandonna comme un vulgaire torchon ; l'erreur fondamentale commise contre les protestants et qui coûta fort cher à la France sur les plans économique, culturel et social ; la complaisance à traiter les filles du roi de filles de mœurs légères alors que ce n'était pas le cas....

Qu'avez-vous mis de vous (votre personnalité, vos rêves, ambitions, idéaux...) dans ce second opus ? En d'autres termes, lequel de vos personnages est celui qui vous ressemble le plus ?

On me pose souvent la question et ma réponse reste la même. L'auteur est comme l'acteur. Il doit entrer dans la peau du personnage qu'il crée. Pour être crédible, il doit le vivre pleinement. Gilles, Marie, Benjamin, Hélène et les autres sont tous une partie de moi. Je les ai modelés à mon image, femmes ou hommes, et je n'ai pas de préférence pour l'un ou l'autre. Chacun a un rôle à jouer, chacun a une mission à accomplir, chacun aime, hait, souffre et vit des moments de bonheur intense. Comme vous, comme moi, comme tout être humain. Avec ses défauts, ses qualités, ses secrets...

Avez-vous un troisième ouvrage en cours ?

Je suis en pleine écriture de mon troisième roman, que j'espère achever dans un an. Cette fois-ci, il s'agit de divers pays et de plusieurs familles d'origines et de confessions différentes avec leurs lots d'amitiés, de drames et de passions. Conformément à mes deux premiers ouvrages, l'exil y joue un rôle prépondérant. La trame, qui se déroule sur un siècle et demi, est basée sur des faits historiques, souvent douloureux.
L'inspiration m'en est venue à l'écoute et à la lecture des événements que l'on vit aujourd'hui dans certaines régions du monde et qui semblent confirmer que l'histoire se répète toujours. On nous rabâche que la société évolue, et pourtant la nature bestiale de l'homme reste inchangée...

*Signature le vendredi 10 novembre, à 19h, au stand de la Librairie Antoine du Salon du livre francophone de Beyrouth, au BIEL.

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