L’édito de Michel TOUMA

Aveuglement intellectuel

L’édito
Michel TOUMA | OLJ
03/10/2017

La journée déplorable qu'a vécue dimanche dernier la Catalogne remet sans conteste sur le tapis de dangereuses questions existentielles qui se posent avec de plus en plus d'acuité au sein des sociétés occidentales. Face à un phénomène endémique général, aux racines socioculturelles et historiques profondes, la solution consiste-t-elle à occulter le problème et à se cantonner dans une confortable politique de l'autruche ? La solution résiderait-elle dans la répression policière, dans l'usage intempestif et excessif de la force lorsque le phénomène prend des proportions incontrôlables parce qu'on s'est refusé à le traiter à la source ?

Au lendemain de la chute de l'Union soviétique, en 1989, et quelques mois avant le démantèlement de la Yougoslavie (1991), Alain Minc publiait, en 1990, un livre au titre prophétique, La vengeance des nations. À la lumière du bouleversement provoqué par la mort de l'URSS, et bien avant l'émergence de la nouvelle donne géopolitique qui en a résulté au niveau du Vieux Continent, Minc prédisait – dans ce qui apparaissait comme un véritable cri d'alarme précurseur – un réveil identitaire des anciens nationalismes européens, artificiellement étouffés et souvent opprimés à l'est par un demi-siècle d'hibernation sous l'effet de la guerre froide. Il appelait dans ce contexte l'élite dirigeante à un sursaut intellectuel et politique pour endiguer la nouvelle réalité, une réalité entropique, qui pointait, déjà à cette époque, à l'horizon.

Plus d'un quart de siècle plus tard, force est de constater que cette « vengeance des nations » n'a fait que s'aggraver, qu'aller crescendo, sans que le phénomène ne soit réglé, ou tout au moins appréhendé sérieusement, en profondeur. Si les événements de Catalogne ont pris une telle ampleur, c'est parce que l'effort de réflexion requis sur ce plan par les classes dirigeantes n'a pas été entrepris, ou en tout cas pas suffisamment. Le plus grave, c'est que les foyers de réveil nationaliste réducteur ne manquent certainement pas en Europe. Ils se trouvent même exacerbés aujourd'hui par une mondialisation qui écrase tout sur son passage du fait de son regrettable corollaire : certaines élites ne conçoivent les réalités, le vécu quotidien des gens, que sous le seul angle de « calculs comptables » (mondialisation oblige...), en vue d'une quête effrénée du profit, refusant de voir et de comprendre qu'elles ont affaire non pas à des robots dotés d'une quelconque intelligence artificielle, mais à des êtres humains dans toute leur complexité, avec leurs craintes, leurs appréhensions, leurs angoisses ou leurs aspirations légitimes.

Cet aveuglement intellectuel – qui s'accompagne parfois de stigmatisation aveugle – est aussi à la base de la montée en flèche de l'extrême droite face au phénomène des « boat people ». Des pays perçus comme des modèles de démocratie occidentale, tels que l'Allemagne et la Suède à titre d'exemple, sont le théâtre d'une radicalisation des courants de droite parce que l'on refuse de faire l'effort de comprendre et de traiter les réflexes suscités par le manque de vigilance face aux risques réels d'une immigration massive et sans garde-fous.

Il se crée ainsi au sein des sociétés occidentales une sorte d'entropie – concept qui, en physique et en chimie moléculaire, signifie un état de désordre croissant. Le danger d'une telle situation se situe dans une perte totale des valeurs qui font – qui ont fait ? – la grandeur et la spécificité de l'Occident... Des valeurs fondées sur les libertés publiques, la liberté d'expression, de pensée et de croyance, le droit à la différence, le respect de la dignité de l'individu et surtout... (on l'oublie souvent) le droit des peuples à décider de leur sort. La répression policière outrancière dont a été le théâtre la Catalogne dimanche illustre malencontreusement que de telles valeurs sont désormais foulées aux pieds au cœur de l'Occident. Le plus grave serait de justifier et de tolérer cette violence en prétextant les impératifs du rejet de ce qui est qualifié de « repli identitaire »... Car à ce jeu, c'est tout le système de repères des sociétés démocratiques occidentales qui serait remis en cause. Couvrir l'usage de la force démesurée, comme l'a fait le Premier ministre espagnol, ouvre grande la voie à toute sorte de débordements répressifs, en Occident comme ailleurs.

La répression de dimanche, qui a fait non moins de 800 blessés, ne fera qu'accroître le ressentiment catalan à l'égard de Madrid. Et ce n'est certainement pas en entretenant un cumul de frustrations et en faisant l'impasse sur certaines réalités socioculturelles que l'on pourrait préserver l'unité d'un État-nation et booster un projet fédérateur. L'union dans le respect réel de la diversité reste à n'en point douter le plus court chemin vers une stabilité bétonnée et durable.

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Saliba Nouhad

Tellement vrai votre article, Mr Touma, qui résume ce malaise profond des sociétés occidentales de l'après-guerre....
On avait essayé une pseudo-union de l'Europe qui commence à s'essouffler et une vision mondialiste des US qui veut s'isoler de nouveau avec montées de mouvements fascistes, soit-disant nationalistes, racistes, intolérants de tout ce qui ne leur ressemble pas....
On devrait avoir une vraie crise de conscience en effet: lorsque vous avez plus de la moitié de la planète qui arrive à peine à se nourrir, qui se multiplie à un rythme effréné, qui veut simplement échapper sa misère par immigration massive, en face d'une classe moyenne occidentale qui s'effrite, s'appauvrit au profit de moins que 1% de la population qui détient plus de la moitié des richesses nationales...
Ça ne peut mener qu'aux crises identitaires actuelles, repli sur soi, perte des valeurs sacrées des droits de l'homme, montée des extrémismes et de la violence.
Non, l'avenir de la planète n'est pas brillant si rien n'est fait!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

UNE ANALYSE DE LA RAISON !

Sarkis Serge Tateossian

Très bel article merci Michel Touma

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